Observateurs

Le Maroc comme d’autres pays du Maghreb notamment, connait le phénomène des "diplômés chômeurs", ces étudiants qualifiés qui ne trouvent pas d’emploi à la sortie de l’université. Pour ceux qui sont en plus non-voyants, l’accès à l’emploi est plus compromis encore. Lors d’un sit-in à Marrakech, les contestataires ont été délogés de force dans la nuit du 1er au 2 avril. Notre Observateur nous explique les raisons de cette mobilisation qui dure depuis 2011 sans s’essouffler.

Le sit-in a été organisé par la Coordination nationale des diplômés aveugles à l’occasion de la journée nationale des personnes handicapées, le 30 mars, afin de protester contre la discrimination à l’emploi dont les non-voyants et malvoyants font l’objet et les promesses non tenues du gouvernement à ce sujet. Cette coordination a vu le jour en 2011, dans le sillage du mouvement de protestation du 20 février et n’en est pas à sa première manifestation contre le gouvernement.

Manifestation du 30 mars 2019 à Marrakech.

"Notre marginalisation commence dès la formation"

Houcine Adlal est malvoyant. Il est le secrétaire général de la coordination :

Les non-voyants vivent souvent dans des conditions difficiles au Maroc. Il n’est pas rare de les voir mendier parce qu’ils se retrouvent sans rien. Non seulement l’accès à l’emploi est plus difficile à cause de la discrimination dont nous faisons l’objet, mais le gouvernement ne nous accorde pas non plus une allocation. C’est pour cela que nos demandes d’emploi concernent exclusivement la fonction publique car nous estimons qu’il s’agit de la responsabilité directe de l’État. Et de toute façon, nous savons bien que nous n’avons aucune chance dans le secteur privé qui ne fait aucun effort pour embaucher des personnes handicapées. Nous avons proposé des mesures incitatives pour encourager les entreprises à nous embaucher, comme une déduction d’impôts, mais nos idées n’ont pas été retenues par le gouvernement.

Le choix du lieu du sit-in était symbolique, car c’est à Marrakech qu’a été signée en 2013 la convention visant à faciliter l'accès aux œuvres publiées des aveugles, des déficients visuels et des personnes ayant d'autres difficultés de lecture des textes imprimés. Nous voulions ainsi rappeler les engagements des autorités auprès des non-voyants et des malvoyants au moment où nous demandons l’accès à un droit basique, celui de travailler et donc d’avoir un revenu.

Sit-in de contestation le 30 mars à Marakech. Photo : Coordination nationale des diplômés aveugles


Huit ans de contestation

Depuis 2012, le gouvernement marocain a multiplié les promesses devant la contestation grandissante des non-voyants et déficients visuels, mais sans que cela n’aboutisse à des gestes concrets. En 2016, une loi a même été votée pour appuyer un texte, déjà existant et qui date de 1997, exigeant de toute entreprise de plus de huit employés un quota de 7 % d’employés handicapés. Une loi qui, de l’aveu même des autorités, "est difficilement applicable ". Une loi de mars 2016 annonçait également que désormais, un concours de la fonction publique exclusivement réservé aux personnes handicapées sera désormais organisé chaque année, afin de leur garantir un accès minimum à l’emploi.

La loi de 2016 ne concerne que les institutions publiques. Et elle n’a eu aucun effet concret non plus. De sorte qu’en 2018, on a organisé un nouveau sit-in, mais cette fois sur le toit du ministère de la famille, de la solidarité et du développement social. Pendant ce mouvement, un manifestant non-voyant est tombé du toit, et la chute a été mortelle.

Cela a provoqué une grande polémique à l’époque, ce qui a poussé le ministère à renouveler ses engagements et à promettre l’ouverture d’un concours de la fonction publique pour les handicapés avant la fin de l’année. Le concours s’est finalement tenu en janvier 2019, avec 200 postes ouverts. Sur le budget 2019, le gouvernement prévoit la création de 500 postes dédiés aux handicapés mais sans préciser aucunement les ministères concernés, ni les types de handicap. Car c’est aussi un point que les autorités ne veulent pas entendre : les non-voyants comptent selon nous parmi les handicapés les plus lésés.


Manifestation du 30 mars à Marrakech. Vidéo : Coordination nationale des diplômés aveugles

"On préfèrera toujours embaucher une personne en fauteuil roulant plutôt qu’un non ou malvoyant"

Cela commence dès la formation. Par exemple, les non-voyants et malvoyants s’orientent toujours vers les branches littéraires, car c’est là où nous pouvons nous débrouiller avec les moyens du bord, même si les universités ne sont équipées ni en écriture braille, ni en support audio, pour nous faciliter l’accès aux cours, et qu’on ne nous donne pas toujours plus de temps au moment de passer les examens. Mais les branches techniques ou scientifiques nous sont complètement inaccessibles car l’État n’investit pas dans le matériel, les équipements ou les logiciels qui nous permettraient de suivre ces formations. J’ai moi-même expérimenté ces mises à l’écart. Je me débrouille pas mal en informatique et j’ai voulu intégrer un centre de formation professionnelle pour obtenir un diplôme de technicien en informatique. Le directeur m’avait alors convoqué pour me dire qu’il appréciait mes efforts, mais qu’il ne pouvait pas prendre le risque de m’avoir comme étudiant, car on utilise du matériel électrique dans la formation, et il ne voulait pas risquer un accident !

J’ai finalement suivi une formation en théologie et j’ai obtenu une licence. En 2007, j’ai passé le concours de la fonction publique pour intégrer le ministère des affaires religieuses. Je me rappelle encore l’examinateur qui m’avait dit qu’il n’avait rien contre moi, mais que je n’avais aucune chance. Dans l’administration, on préfèrera encore embaucher une personne en fauteuil roulant plutôt qu’un non-voyant ou malvoyant, car on estime que le premier peut se déplacer plus facilement, et que c’est plus pratique pour traiter les documents, les signatures etc. Pourtant, il y a des logiciels qui peuvent nous permettre de travailler en toute autonomie sur ordinateur. Moi-même j’en utilise au quotidien, je me débrouille pour les télécharger sur internet. Les autorités ne les mettent pas à notre disposition pour que nous puissions aspirer à ces postes et n’assument pas non plus leurs responsabilités en nous garantissant d’autres moyens de vie digne. Tant que la situation ne s’améliorera pas, nous continuerons à nous mobiliser.