Une vidéo présentée sur Facebook et WhatsApp comme une scène montrant des "mercenaires étrangers tuant des Peuls" circule depuis le 26 mars, trois jours après l’attaque d’Ogossagou au Mali, dirigée contre la communauté peul, et qui a fait au moins 160 morts le 23 mars. Notre rédaction a enquêté, et a identifié que la vidéo n’a pas pu être filmée au Mali. Explications.

Actualisation le 08/04 à 18h : L'armée du Nigeria a transmis un communiqué à France 24 confirmant que la vidéo avait bien été prise au Nigeria. Nous publions des extraits ci-dessous.

Pendant un peu moins de 2 minutes, la vidéo montre des hommes allongés au sol, torse nu, frappés à coups de bâton par plusieurs autres hommes en pantalon de treillis. Elle est très violente, raison pour laquelle nous n’en publions ici que des captures d’écran.

Postée sur une page malienne ayant 130 000 fans, la légende indique "France 24 ne diffusera jamais ça : des mercenaires étrangers qui tuent les Peulhs". La vidéo avait été vue 170 000 fois le vendredi 5 mars, 10 jours après sa publication.

La publication de Kati 24 affirmant que la scène a été prise au Mali a été archivée ici par France 24.

Et en effet, France 24 ne diffusera jamais ces images : outre leur caractère choquant, plusieurs éléments permettent d’affirmer qu’elles n’ont pas été prises au Mali. Si nous ne sommes pas parvenus à retrouver la source exacte de la vidéo en utilisant les outils de vérification habituels (recensés dans ce guide), voici les indices permettant d’attester que la vidéo n’a rien à voir avec les événements de Ogossagou.

Pourquoi la vidéo fait écho à l’actualité récente ?

Contacté par France 24, l’administrateur de la page Facebook 'Kati 24' n’a pas caché n’avoir aucune idée de l’origine de la vidéo et l'avoir reçue "sur WhatsApp" et "balancée" directement sur les réseaux sociaux.

Si elle ne le stipule pas directement, la publication fait référence aux massacres intervenus à Ogossagou le samedi 23 mars, ou au moins 160 Peuls ont été tués par de présumés chasseurs dogons.

Mais plusieurs internautes maliens contestent cette version officielle s’appuyant sur des témoignages récoltés sur les réseaux sociaux, affirmant que les assaillants d’Ogossagou ne parlaient ni peul, ni dogon, mais plutôt anglais. Cela accréditerait, selon eux, la thèse selon laquelle le massacre serait le fait de "mercenaires étrangers ", ce que pourrait appuyer cette vidéo où l’on entend plusieurs personnes parler anglais.


Exemple d'internautes expliquant que les "dozos" assaillants dans la région parlent anglais lors de précédentes attaques.

De même pour l’administrateur de la page "Kati 24" qui a expliqué à notre rédaction qu’il ne "pouvait pas s’agir de Maliens qui tuent des Maliens, puisque ces hommes parlent anglais".

Quels sont les indices dans cette vidéo ?

Justement, que disent les hommes en treillis dans cette vidéo ? Peu d’indices apparaissent exploitables mais des éléments essentiels ont attiré l’attention de notre rédaction.

Tout d’abord, une inscription visible sur un camion, difficilement perceptible.

Sur le camion, un proverbe en hausa est visible : "Kada dama ruwa".

Après plusieurs recherches auprès de nos Observateurs, nous avons pu identifier que la phrase était du hausa : "Kada dama ruwa" signifiant "le crocodile est l’expert de l’eau", un proverbe populaire au Nigeria.

Une autre indication permet d’attester la piste nigériane : les victimes battues au sol prononcent à plusieurs reprises le mot hausa "wayo", exclamation équivalente de "aïe" dans cette langue.
 

Une référence à une opération militaire… au Nigeria

La rédaction des Observateurs de France 24 a contacté plusieurs internautes nigérians, notamment dans la région de Zamfara et habitué de la vérification en ligne, comme Oluwatosin Adeshokan, qui ont identifié une phrase clé dans la vidéo.

À 1 :35, un homme avec une écharpe rouge dit en anglais "Nous ne sommes pas Sharan Daji, nous sommes l’opération 77" ("We are not Sharan Daji, we are operation 77"). Nous avons isolé la séquence et sous-titré l’extrait ci-dessous.

Cette phrase renvoie à deux opérations lancées par l’armée nigériane : l’opération "Sharan Daji" lancée en 2016 pour combattre le banditisme et plus précisément les vols de bétails dans les régions de Zamfara, Katsina, Sokoto et Kebbi dans le nord-ouest du Nigeria.

Quand à "l’opération 77", il s’agit exactement de "l’opération 777" lancée en octobre dernier par l’armée nigériane pour coordonner plusieurs opérations militaires, dont "Sharan Daji ", afin selon elle de "consolider "les opérations dans plusieurs régions.

L'armée nigériane confirme que la vidéo vient du Nigeria

Contactée par notre rédaction, l’armée nigériane a répondu 3 jours après la publication de cet article via un communiqué en anglais publié ici. Elle explique avoir ouvert une enquête, s'oposer fermement aux méthodes employées, et ajoute  :
 

Nous avons été alerté sur des images montrant des hommes êtres battus dans la région de gouvernement local (LGA) de Shinkafi dans l’État de Zamfara. La Nigerian AirForce a découvert que certains membres de son personnel faisaient partie de l'équipe commune en poste dans le sous-secteur de Galadi.

Suite aux rapports de renseignements, l’équipe commune a intercepté un groupe de présumés bandits armés, y compris des combattants de l’autre côté de la frontière, dans leur repaire de la forêt de Sububu alors qu’ils étaient sur le point de lancer une attaque contre des civils innocents à Shinkafi. Au cours du processus, l’équipe a récupéré un fusil AK-47, 3 chargeurs chargés et 3 pistolets danois des bandits. Pour tenter d'obtenir de plus amples informations sur les projets des criminels et l'emplacement de leur arsenal, les soldats ont utilisé des méthodes corporelles grossières et non autorisées.

Elle n'a pas cependant précisé la date à laquelle cette vidéo aurait été prise. Nous mettrons à jour cet article si d'autres informations nous parviennent.