Observateurs

Dans le cercle de Kita, une collectivité dans le sud-ouest du Mali, notre Observateur a décidé de s’attaquer au problème des feux de brousse qui ravagent chaque année la faune et la flore et intensifient la désertification. À l’aide de bénévoles installés dans différents villages, il se rend sur le terrain pour éteindre les incendies et organise des séances de sensibilisation avec les habitants, souvent peu conscients de l’impact du phénomène.

Au Mali, les feux de brousse comptent parmi l’un des premiers facteurs de la déforestation et de la dégradation des ressources naturelles.

Dans les zones rurales, ces feux sont utilisés de manière traditionnelle notamment par les cultivateurs pour nettoyer les champs des mauvaises herbes, et par les chasseurs pour débusquer des gibiers. 

Ils sont autorisés de manière "précoces", c’est-à-dire en période humide, dans un cadre contrôlé par la loi. En revanche, les feux de brousse tardifs, allumés après l’assèchement de la végétation, et qui peuvent rapidement devenir hors de contrôle, sont interdits. 

"Je me demande souvent ce qu’il restera dans dix ans"

Pourtant, chaque année, notre Observateur Djibone Sissoko, habitant de la commune de Koncoukouto dans le Cercle de Kita, voit survenir des feux tardifs.

Face aux dégâts qu’ils ont causés dans sa région, il a lancé en juin dernier l’Association des jeunes pour la protection de l’environnement (AJPE). Celle-ci organise des séances de sensibilisation pour empêcher les départs de feux lancés par les habitants eux-mêmes, volontairement ou accidentellement, et réunir plusieurs bénévoles afin de lutter rapidement contre les incendies :

J’ai 31 ans et je remarque que les animaux et les grands arbres de mon enfance sont de moins en moins nombreux. Je me demande souvent ce qu’il restera dans dix ans. Ici, en saison sèche, les feux de brousse se répètent et ravagent tout : les arbres, mais aussi l’habitat des animaux.

Je crois que c’est à nous, les jeunes, d’agir pour lutter contre ces feux tardifs, sensibiliser les habitants des villages et gagner leur confiance pour changer certaines habitudes. Quand il y a des saisons de pluies - l’hivernage, environ de juin à septembre – il n’y a pas de risques. Mais ensuite, et surtout à partir de janvier, février, la sécheresse commence. C’est à ce moment-là qu’il faut faire attention : le moindre départ de feu peut rapidement devenir incontrôlable étant donné qu’il y a des herbes sèches un peu partout.

Un feu de brousse dans le Cercle de Kita. Photo envoyée par notre Observateur.

Pourtant, ces feux pourraient être évités si on expliquait mieux aux habitants les conséquences. Car souvent, ils en sont à l’origine. Il y a par exemple les feux lancés par les chasseurs quand ils veulent à tout prix attraper une proie : quand elle se cache dans les broussailles, ils y mettent le feu pour la faire sortir et l’attraper. Et, quand ils partent longtemps en brousse, il arrive qu’ils fassent des feux pour cuire un animal et le manger. Sauf que parfois, ils laissent accidentellement le feu allumé derrière eux.

C’est la même chose pour les personnes qui vont chercher du bois sec pour les ménages : ils partent avec des ânes et des charrettes pendant plusieurs jours. La nuit, ils allument des feux pour dormir et peuvent repartir sans les éteindre. Il y a aussi des cultivateurs qui utilisent le feu chaque année pour renouveler leurs champs : à la fin de l’hivernage, pour enlever les mauvaises herbes, ils brûlent tout et replantent. Mais le feu peut dégénérer. Enfin, il y a également des familles qui cuisinent sur du feu en extérieur de manière peu sécurisée ou les personnes qui jettent des mégots de cigarette.

Les branchages sont en suite mis à feu par les cultivateurs pour "nettoyer" leur champ. Photo envoyée par notre Observateurs.
 
"Avant les habitants les éteignaient plus vite !"

Or, ici, il n’y a pas de sapeurs-pompiers pour éteindre les flammes ! Et l’eau devient aussi plus rare donc on ne va pas tout utiliser pour les feux. Du coup, les feux partent. J’ai l’impression qu’avant les habitants les éteignaient plus vite. Là, tout le monde fait comme si de rien était.

L’objectif de l’association c’est d’aller à la rencontre des habitants, dans les villages, pour leur expliquer les conséquences que peuvent avoir les feux pour notre environnement. Je diffuse aussi ces messages sur les radios communautaires.

Plusieurs photos prises par notre Observateur dans le Cercle de Kita lors d'incendies.

Quand il n’y a pas de feux, on se rejoint pour débroussailler les entrées de villages pour les protéger en cas de feux. Si un incendie se déclenche, nous nous appelons pour nous retrouver et tenter de délimiter le feu pour ne pas qu’il atteigne les habitations et l’éteindre en tapant dessus à l’aide de bâtons.

Au début, ça n’a pas été facile, les habitants étaient souvent réticents à mon discours en me disant qu’il y a toujours eu des feux… Mais ça a fini par intéresser. Nous sommes aujourd’hui une vingtaine de bénévoles actifs. Mais nous avons besoin d’être plus nombreux et plus équipés ! 



Bien qu’il existe peu de chiffres sur les feux de brousse, selon un rapport daté de 2011 de l’Observatoire du Sahara et du Sahel (OSS) - une organisation intergouvernementale internationale basée à Tunis -, les feux tardifs, de février à mai, représentent 63 % des surfaces brûlées et sont "un danger de taille face au faible régime des pluies ", notamment dans le sud du pays, la zone la plus vulnérable aux feux de brousse en raison de son climat très sec.

L’OSS assure également que l’augmentation de la durée et de l’intensité des saisons sèches dans la région, prévue selon les experts climatiques, favoriseront dans les années à venir le déclenchement de feux, et leur intensité.

"À long terme les feux accélèrent la décomposition de la matière organique du sol"

Pour Nabil Ben Khatra, coordinateur du programme environnement au sein de l’OSS, ces feux, cumulés à d’autres problématiques, participent aussi au phénomène de désertification de la région :

Ces feux sont en effet souvent causés par l’action des habitants sur leur territoire, avec notamment cette volonté des cultivateurs de préparer les champs ou de se débarrasser des ravageurs et reptiles. À court terme, cette technique permet en effet d’avoir un bon rendement agricole. Mais à long terme, elle accélère la décomposition de la matière organique du sol [qui permet de la rendre cultivable]. Dans cette zone, il y a un couvert végétal déjà très asséché, avec beaucoup de plantes épineuses qui facilitent le feu. À cela s’ajoute des températures très fortes. Par ailleurs, en dehors des grandes villes et de leurs alentours, les moyens sont très limités et il n’y a pas toujours de pompiers.

D’autres phénomènes impactent également sur l’environnement et renforcent le phénomène de désertification de ces régions, notamment le défrichement et la coupe intensive du bois - qui est très utilisé pour la cuisson en raison du faible accès à l’énergie mais aussi pour les constructions. Le développement des grandes villes a accentué cette demande en bois, qui est coupé dans les villages et acheminé vers les centres urbains. Aujourd’hui, si on sait qu’il faudrait 10 à 15 ans pour régénérer les forêts en Europe, c’est 50 ans au Mali.

Les feux de brousse et le défrichement ont toujours été problématiques dans ce pays mais je crois que depuis peu il y a une autre lecture qui est en train de se faire et une prise de conscience de la pression sur l’environnement.

En 2009, un rapport du ministère de l’Environnement et de l’Assainissement ainsi que de la Direction nationale des eaux et forêts révélait que les feux ralentissaient la croissance en hauteur et en diamètre des arbres et faisaient disparaître certaines espèces de plantes.

Un autre document du même ministère et de l’OSS alertait en 2013 sur l’impact de la dégradation de l’environnement sur les animaux au Mali : "le buffle, le bubale (grande antilope), le cob défassa (antilope) et la girafe constituent des espèces vulnérables au regard de la dégradation du milieu due aux feux de brousse et la destruction de leurs habitats par les défrichements".

Les conséquences pour les habitants eux-mêmes sont elles aussi importantes. Dans un rapport publié en 2018 sur l’économie des ménages dans le Cercle de Kita, l’organisation Action contre la faim (ACF) plaçait les feux de brousse parmi les premiers risques menaçant la sécurité alimentaire.