Un Algérien, résidant en Angleterre, a posté le 3 avril une vidéo où il menace d’asperger d’acide les femmes qui utiliseront des slogans pour les droits de la femme, lors de la marche prévue vendredi 5 avril en Algérie. Devant l’ampleur de l’indignation suscitée par son appel, il a diffusé une deuxième vidéo où il présente ses excuses. Mais le mal est déjà fait, explique notre Observatrice, une militante pour les droits des femmes... Elle affirme avoir reçu "de nombreuses menaces d’attaque à l’acide".

Ces menaces interviennent alors que les Algériens s’apprêtent à manifester vendredi 5 avril pour demander le départ de "tout le système ", suite à la démission d’Abdelaziz Bouteflika.

L’homme, trentenaire, a posté la vidéo [dont on ne peut pas rendre compte du nombre de vues et de partages] sur sa page Facebook. Le propos est très virulent. "Vous les femmes qui réclamez la liberté, et qui sortez le vendredi pour coller des affiches, qui criez sur les gens, et qui dîtes que vous cherchez la liberté, la liberté de la femme, je vais vous dire un truc : l’acide va vous bouffer !" dit-il. "Des gens m’ont contacté et m’ont dit qu’ils allaient être sans pitié. Ils vont agir en cachette. Ils n’iront pas au milieu de la foule, mais attaqueront la femme à un coin de rue". Des militantes pour les droits des femmes, et des citoyens, ont mené rapidement des recherches sur les réseaux sociaux pour retrouver son identité, et porter plainte contre lui. Visiblement dépassé par l’ampleur de la polémique, il a posté une vidéo où il explique avoir agi sous le coup de la "colère", avant de présenter ses excuses.

Il a ensuite contacté plusieurs militantes pour leur demander de supprimer sa vidéo de leurs pages Facebook, dont Daria (pseudonyme) qui milite au sein de la page Femmes insoumises, à Béjaïa en Kabylie.

"Nous ne lâcherons rien, car nous faisons partie de ce peuple"

Il m’a envoyé un message vocal mercredi, en disant : "C’est moi qui ai fait la vidéo sur l’acide. S’il vous plait supprimez-là de votre page. J’essaye de faire une autre vidéo pour arranger les choses". Je lui ai demandé de faire une autre vidéo où il appelle clairement à ne pas mener des attaques à l’acide contre les manifestantes qui militent pour la cause de la femme.

De toute façon, depuis la publication de sa vidéo, nous avons reçu de nombreuses menaces d’attaques à l’acide, de viol, meurtre, etc. [notre rédaction a pu consulter ces messages, que nous ne reproduisons pas en raison de leur caractère virulent et insultant, NDLR]. Ces appels haineux sont relayés par des pages qui comptent en général plus d’un million de membres. Il s’agit surtout d’adolescents, malléables. Mais comme ils sont très nombreux, ils ont réussi à supprimer plusieurs pages Facebook qui militent pour les droits des femmes, en faisant des signalements massifs. Notre page Femmes insoumises a notamment été supprimée, et ma page bloquée.

Nous avons aussi remarqué que beaucoup des hommes qui nous envoient des menaces de mort vivent à l’étranger.

Par ailleurs, nous avons été contactées par plusieurs Algériens qui nous ont dit avoir porté plainte contre l’auteur de la vidéo de menaces auprès de la police britannique. D’autres ont aussi signalé sa vidéo à la police française.

Nous avons également reçu de nombreux message de soutien de la part d’internautes algériens. [Une pétition en ligne que nous avons pu consulter a récolté plus de 11 000 signatures]."


Abrogation du Code de la famille

Depuis le 22 mars, des militantes pour les droits des femmes participent aux manifestations avec des slogans demandant notamment l’abrogation du Code de la famille jugé discriminatoire. Lors de la marche du 29 mars, un groupe de femmes avait été pris à partie devant la Faculté centrale d’Alger par une poignée de manifestants qui les ont bousculées et insultées parce qu’elles avaient déployé une banderole réclamant l’égalité entre les hommes et les femmes.

À quelques mètres de là, une autre militante, Milord Barzotti (pseudonyme), une amie de notre Observatrice Daria, avait elle aussi été bousculée alors qu’elle était en train de coller des affiches pour demander l’abrogation du Code de la famille. Daria poursuit :

" Cette campagne d'affichages a été lancée par plusieurs pages Facebook, Les Algériennes, Enough Algeria, Femmes insoumises et Srabbles.

Le 29 mars, Milord Barzotti, de Enough Algeria, devait coller des affiches à Alger, et moi à Bejaïa, la ville où je vis. Alors qu’elle était en train de placarder ses affiches, des individus sont venus et les lui ont arrachées des mains, puis l’ont bousculée et insultée. Une vidéo de l’agression a été d’ailleurs relayée sur les réseaux sociaux.

À Bejaïa, des individus se sont approchés de moi pour me dire que le moment était mal choisi pour revendiquer des droits pour les femmes et qu’il valait mieux s’en tenir pour le moment à des slogans pour le départ du régime. C’est leur opinion, ils ont le droit du moment qu’ils m’ont respectée.

Après la diffusion des affiches sur les réseaux sociaux, nous avions aussi reçu une vague de menaces de morts.

Ce projet d'affichages était prévu bien avant le début des manifesations qui ont commencé le 22 février. Nous en avions parlé dès le 16 février avec Milord Barzotti, et il a coïncidé avec le mouvement. Nous avons décidé de le maintenir, après avoir hésité un moment. 

Des militantes de Femmes insoumises en train de placarder des affiches demandant l'abrogation du Code de la famille, à Alger, vendredi 29 mars.
 

Des militantes de Femmes insoumises en train de placarder des affiches demandant l'abrogation du Code de la famille, à Béjaïa en Kabylie, vendredi 29 mars.

Malgré les agressions et les intimidations, nous n’allons pas lâcher. Nous critiquons le système depuis des années à travers nos campagnes pour les droits des femmes. Nous faisons partie de ce peuple. 

La femme algérienne est elle aussi opprimée par le système.