Des centaines de personnes ont été tuées ou blessées en territoire de Yumbi, dans la province de Mai-Ndombe, dans l’ouest de la RD Congo, lors d’une série d’attaques survenues à la mi-décembre 2018. Plus de trois mois après le massacre, les soins se poursuivent pour de nombreux rescapés. L’un d’eux, dont le gros orteil avait été découpé à la machette, revient sur sa récente opération dans un hôpital de Kinshasa.

Au moins 535 personnes ont été tuées et 111 autres blessées en territoire de Yumbi, entre le 16 et le 18 décembre 2018, d’après un rapport de l’ONU publié à la mi-mars. Les victimes ont été tuées ou blessées par balles, à l’arme blanche ou encore brûlées. En cause : des affrontements intercommunautaires, liés à des rivalités anciennes, comme nous l’avions indiqué dans un article publié en janvier.

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À la mi-mars, Kinshasa a toutefois déclaré que ce conflit intercommunautaire avait également été "instrumentalisé par certains acteurs politico-administratifs locaux". Un aveu allant dans le sens du rapport des Nations unies, qui soulignait que les attaques avaient été "perpétrées de manière planifiée et organisée", "avec le soutien de certains chefs coutumiers".

 

"Les points de suture avaient été mal faits à Yumbi, sûrement car ils avaient été faits dans la précipitation"

Michée Eyoka Esingi, un pasteur de 46 ans, est l’un des survivants du massacre.

Le 16 décembre, nous étions en train de célébrer la messe quand des hommes ont commencé à attaquer la cité de Yumbi. Nous nous sommes alors enfermés chez moi : nous étions 39. Quand les assaillants sont arrivés, ils ont senti qu’il y avait du monde à l’intérieur, donc ils ont tiré, puis ils ont mis le feu au bâtiment. Je suis alors sorti de chez moi, avec l’une de mes nièces, et je me suis retrouvé face à quatre hommes. L’un d’eux lui a coupé le bras, puis j’ai reçu un coup de machette à la cuisse, et un autre coup au gros orteil. Je me suis rendu compte quelques instants plus tard qu’il avait été coupé. Pendant ce temps, les autres personnes qui étaient chez moi ont tenté de fuir.

Ensuite, je suis resté caché derrière le bâtiment de la Ceni durant trois heures environ, puis j’ai été amené à l'Hôpital général de référence de Yumbi. Là-bas, j’ai vu de nombreux blessés. On m’a alors fait des points de suture au niveau de l’orteil qui avait été coupé et on m’a donné des antibiotiques.

"Parmi les 39 personnes qui étaient chez moi, dix ont été tuées"

Parmi les 39 personnes qui étaient chez moi, dix ont été tuées, dont ma mère, deux nièces, une belle-sœur, un petit-fils… Elles ont été tuées à la machette et brûlées.

Je suis resté à l’hôpital durant trois jours, puis j’ai quitté Yumbi le 21 décembre car l’insécurité était trop grande. Je me suis alors rendu dans un village de Mbandaka [une ville située dans la province de l'Équateur, au nord de Yumbi, NDLR], où j’avais de la famille. Là-bas, j’ai continué à me prendre en charge tout seul, en achetant moi-même des antibiotiques.

"Ma famille m'a poussé à aller à Kinshasa pour me faire soigner, car j'avais des difficultés à marcher"

Je suis resté dans ce village jusqu’à la mi-mars, puis j’ai rejoint Kinshasa. C’est ma famille qui m’a poussé à aller là-bas pour me faire soigner, car j’avais des difficultés à marcher.

Une fois arrivé dans la capitale, je suis allé à l’hôpital militaire central de camp Kokolo. On m'a expliqué qu'il y avait un problème au niveau de la partie de l’os restante, et que les points de suture avaient été mal faits à Yumbi, puisque les nerfs avaient été touchés. Ça avait visiblement été fait dans la précipitation, pour calmer l’hémorragie et car il fallait secourir beaucoup de gens. Puis j'ai été opéré dans cet hôpital, sous anesthésie générale, le 26 mars, durant plusieurs heures. 

 

L’opération de Michée Eyoka Esingi, à l’hôpital militaire central de camp Kokolo, à Kinshasa, le 26 mars. C’est un infirmier qui a tourné cette vidéo.



Le pied de Michée Eyoka Esingi, après l'opération.
 

Aujourd’hui, je suis retourné à l'hôpital pour le suivi : on m’a juste fait un pansement et on va couper les fils des points de suture dans les prochains jours.

Je suis allé me faire soigner dans cet hôpital car j’ai un cousin qui y travaille. En théorie, les soins et les médicaments sont gratuits pour les militaires et la famille très proche seulement. Mais moi, je n’ai pas eu besoin de payer, grâce à ce cousin. C’est la raison pour laquelle deux de mes nièces sont également allées dans cet hôpital. L’une a eu le bras brûlé lors de l’attaque de Yumbi et elle a désormais des chéloïdes [cicatrices en relief, pouvant résulter de brûlures notamment, NDLR], donc un dermatologue s’occupe d’elle.


L'une des nièces de Michée Eyoka Esingi a des chéloïdes au bras.
 

L’autre avait reçu des balles à plusieurs endroits : une radio a d’ailleurs montré qu’elle en avait une au niveau des côtes. Il est trop risqué de l’opérer pour la retirer, donc elle se contente de prendre des antibiotiques pour l’instant. Et là, on attend qu’elle fasse des radios du bassin également. 


Cette autre nièce de Michée Eyoka Esingi a reçu des balles à plusieurs endroits.


Michée Eyoka Esingi et ses deux nièces peuvent s’estimer "chanceux" d’avoir été soignés gratuitement au sein de cet hôpital, car "les soins sont généralement payants" dans le pays, comme il l’explique.

Concernant les autres blessés, ceux restés en territoire de Yumbi ont néanmoins pu bénéficier de soins gratuits également, grâce à l’ONG Médecins sans frontières. Présente sur place du 20 décembre à fin février, elle indique avoir soigné environ 90 blessés, dont 10 ont été transférés à Kinshasa ou Bukavu, pour qu’ils puissent être opérés par des chirurgiens. Elle précise avoir travaillé avec l’Hôpital général de référence de Yumbi et le centre de santé de Mansele, et mis en place 12 cliniques mobiles. Médecins sans frontières indique que d’autres acteurs humanitaires sont sur place depuis son départ, coordonnés par l'OCHA.
 


Concernant les blessés ayant fui le territoire de Yumbi – à l’image de Michée Eyoka Esingi et ses deux nièces –, seuls ceux réfugiés au Congo-Brazzaville semblent avoir également bénéficié de la gratuité des soins. L’un de nos Observateurs assure ainsi qu’ils ont "été pris en charge par le gouvernement du Congo-Brazzaville, que le gouvernement de la RD Congo doit rembourser". Lambert Mendé, porte-parole du gouvernement de la RD Congo jusqu’à mars, a d’ailleurs confirmé à notre rédaction que son gouvernement avait envoyé de l’aide dans le pays voisin.


Cet article a été écrit par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier).