Observateurs

En juillet 2018, la rédaction des Observateurs de France 24 a reçu une vidéo sur WhatsApp. Transmise par des internautes, elle avait été filmée par un groupe de 32 Nigérians qui voulaient à tout prix s’échapper d’un centre de détention en Libye. L’Organisation mondiale pour les migrations de l’ONU a alors envoyé une équipe sur place et organisé un vol de rapatriement volontaire des migrants vers Lagos. Derek Thomson des Observateurs de France 24 s’est rendu au Nigeria pour rencontrer les auteurs de la vidéo ainsi que d’autres Nigérians ayant décidé de tout risquer pour une vie meilleure en Europe. Lisez son témoignage dans ce nouveau "Carnet de reportage".

Derek Thomson, rédacteur en chef des Observateurs de France 24, détaille comment la rédaction s'est interessée au sujet :

La vidéo est impossible à oublier : "Bonjour, peuples du monde… Nous sommes enfermés ici, dans la prison d’Oussama, à Zawiyah, en Libye… On est en train de mourir ici. Les gens devraient nous venir en aide". L’homme parle en filmant, sa voix tremblant de peur par moments, et il montre un autre homme tenant un morceau de pain, le visage masqué par un vêtement rouge.

La rédaction des Observateurs avait alors contacté l’OIM, qui a envoyé une équipe au centre de détention Al Nasr à Zawiyah. L’OIM a localisé le groupe de Nigérians et les a affrétés à bord d’un vol de rapatriement volontaire vers Lagos le 30 août.

 

Frank et Efe : "On a entendu le cadenas de notre cellule s’ouvrir"

Nous savions que la sécurité du groupe ne serait pas assurée tant qu’ils ne seraient pas sortis du centre de détention. Une fois qu’ils étaient rentrés au Nigeria, notre journaliste Liselotte Mas a pu les contacter. L’homme qui a filmé la vidéo s’appelait Efe Onyeka, un jeune de 25 ans originaire de l’État du Delta. En travaillant pour une entreprise de paris en ligne, il avait économisé plus de 500 000 nairas, soit 1 200 euros, pour son voyage vers l’Europe.

L’homme au vêtement rouge s’appelait Frank Isaiah. Âgé de 35 ans, il vendait des pneus et des batteries et voulait pouvoir financer la construction d’une maison pour sa femme et son fils de 3 ans installés dans l’État de Rivers.

Frank, à gauche, et Efe, les auteurs de la vidéo tournée dans le centre de détention Al Nasr.

On avait eu raison de s’inquiéter à leur sujet. Les dirigeants de la prison avaient vu la vidéo quelques jours après qu’elle est devenue virale sur les réseaux sociaux. Ils ont ensuite foncé dans la cellule demandant qui l’avait filmée. "On a entendu le cadenas de notre cellule s’ouvrir", nous raconterait plus tard Efe.

Les gardes ont finalement appris que c’était Frank qu’on voyait dans la vidéo. Ils l’ont emmené dans une cour, ont enroulé une chaîne autour de son cou et l’ont battu pendant six heures, le laissant pour mort.

Maintenant rentrés chez eux, les deux hommes espèrent se lancer dans l’entreprenariat avec l’aide de l’OIM, qui dispense des formations de gestion d’entreprise. Frank espère relancer son commerce de pneus et de batteries, mais six mois après son retour il est toujours sans emploi. Efe veut ouvrir une entreprise de vente et d’achat d’huile de palme. Il a trouvé du travail en février pour charger de l’huile de palme dans des camions.

LIRE SUR LES OBSERVATEURS >> Vidéo : des migrants échappent à l’enfer libyen en lançant un appel sur WhatsApp

Esther et Linda : une fuite chanceuse, mais un retour les mains vides

Nous nous sommes rendus au Nigeria dans le cadre de l’émission Ligne directe pour voir comment s’en sortaient Frank et Efe six mois après leur retour. Mais nous étions aussi curieux de voir quel avait été l’impact de leur éprouvante vidéo sur d’autres candidats au départ vers l’Europe.

Avant d’embarquer sur des bateaux chancelants pour traverser la Méditerranée, ils doivent parcourir 2 000 kilomètres dans le désert du Sahara et affronter les risques de kidnapping, de mise en esclavage et, pour les femmes, la probabilité du viol et de la prostitution forcée.

La ville de Benin City, dans l’État d’Edo, est un point de départ majeur pour cette route de migration illégale. La nuit de notre arrivée, il y avait un groupe de 111 personnes qui venaient de faire le chemin inverse. Comme Frank et Efe, et 12 000 Nigérians depuis 2017, ils s’étaient retrouvés bloqués en Libye et avaient choisi de rentrer chez eux dans le cadre des plans de retour volontaire de l’OIM.

Parmi eux se trouvaient deux cousines, Esther et Linda. Elles avaient été détenues dans le même centre que celui de Frank et Efe. Elles connaissaient la vidéo, et nous ont confié que les conditions de détentions s’étaient améliorées depuis. Les autorités laissaient notamment plus de détenus partir.

Comme beaucoup de migrants de retour avec lesquels nous avons discuté, Esther et Linda redoutaient de rentrer chez elles. Elles étaient parties pour l’Europe sans prévenir leurs familles, bernées par des trafiquants leur ayant promis un travail de nettoyage. Maintenant elles rentraient "sans valises". Dans le jargon des migrants économiques, cela signifie qu’ils ont quitté le Nigeria pour gagner de l’argent, mais qu’ils rentrent les mains vides.

Linda, à gauche, et Esther ont été détenues dans le même centre de détention situé à Zawiyah.

Prince : "J’espère qu’un jour je trouverai le moyen de joindre les deux bouts"

Il existe un préjugé selon lequel les migrants qui tombent entre les mains des trafiquants sont peu éduqués et crédules, comme l’écrivait un internaute en commentaire du reportage : "Ces immigrants clandestins, c'est en général des gens qui ne sont pas informés, ils sont le plus souvent illettrés…. ils ne sont au courant de rien."

Mais ce n’était pas le cas à Benin City et dans ses environs. Tous les migrants avec qui nous avons parlé étaient conscients des dangers, même si le danger de la traversée de la Méditerranée pouvait être abstrait pour une personne qui, comme Frank, n’avait jamais vu la mer.

Prince Olumese travaillait comme directeur d’une école privée quand il a décidé de partir pour la Libye. Il nous a emmenés voir des maisons neuves en construction à l’extérieur de la ville d’Uromi et nous a expliqué que les gens quittaient la zone pour l’Europe non pas pour s'enrichir personnellement, mais pour améliorer les conditions de vie de leurs familles.

Prince a rencontré sa femme et s’est marié en Libye, elle travaillait déjà comme femme de ménage et envoyait de l’argent à sa famille. Ensemble, ils ont essayé de traverser la mer vers l’Italie, mais ont été interceptés et envoyés dans un centre de détention. De retour depuis un an, ils n’ont pas les moyens aujourd’hui de s’acheter un logement. La mère et le bébé vivent chez de la famille près de Lagos, mais pas chez ses parents qui sont en colère, car ils ne reçoivent plus l’argent qu’elle leur envoyait depuis la Libye.
Prince, quant à lui, vit près de Benin City.


Derek Thomson (à gauche) et Prince Olumese.

"J’espère qu’un jour je trouverai le moyen de joindre les deux bouts pour m’occuper de ma femme et de mon enfant, parce que je les aime tellement", nous a-t-il confié. Sa femme, même après avoir été abandonnée en mer et détenue dans une prison, pense sérieusement à retourner en Libye. Ça s’appelle être "retrafriqué", ou victime une deuxième fois de la traite des êtres humains.

“Je ne veux pas qu’elle retourne là-bas”, poursuit Prince. "On pourrait ne pas avoir de chance cette fois-là, c’est comme signer notre arrêt de mort".