Une vidéo diffusée par la police chinoise, montrant un agent déguisé en femme, est devenue virale début mars sur Weibo, le "Twitter chinois". De nombreux internautes ont réagi avec humour à cette vidéo. Mais celle-ci illustre avant tout la volonté des autorités de réprimer l’utilisation de faux comptes sur les sites de rencontre, conduisant à des escroqueries. Une façon d’aller encore plus loin dans le contrôle des internautes, selon un expert interrogé par notre rédaction.

Dans la vidéo, on voit un policier portant une perruque et un sweatshirt noir – sur lequel est écrit le mot "suspect" (en chinois). Il se déguise ensuite en femme, en mettant du rouge à lèvres et du fond de teint pour s’éclaircir le visage, et s’amuse avec la caméra, en mordillant ses lèvres comme dans un jeu de séduction. Puis, il est menotté par un autre policier en uniforme. Ce dernier dit alors qu’il faut se méfier des personnes avec qui l’on échange sur les sites de rencontre : "Les idylles en ligne peuvent être risquées."

La vidéo postée sur Weibo début mars.

Le déguisement du policier fait référence aux escroqueries sur Internet, où il existe de nombreux "faux comptes", créés par des personnes qui utilisent de fausses photos, représentant généralement des femmes jeunes et séduisantes, afin d’attirer des internautes et de les escroquer.

La vidéo est devenue virale après avoir été publiée le 8 mars sur le compte Weibo officiel de la police du district de Shunde, à Foshan, une ville située dans le sud de la Chine. Elle a amusé de nombreux internautes, certains demandant même avec humour quel type de rouge à lèvres avait été utilisé par le policier : "Nous sommes amoureux !"

Les commentaires d'internautes sur Weibo (de haut en bas) : “Nous sommes vraiment amoureux !", "Monsieur, comment avez-vous découvert les compétences de ce jeune homme pour se travestir ?", "De quel rouge à lèvres s'agit-il ? Je veux l'acheter pour ma femme."


Pourtant, les conséquences des escroqueries sur Internet sont parfois sérieuses. Certaines victimes perdent ainsi des milliers de dollars, après avoir été convaincues par leur fausse "petite amie" d’envoyer de l’argent ou d’investir dans des projets douteux.

Ces dernières années, le gouvernement chinois a mis les bouchées doubles pour réprimer les escroqueries liées aux sites de rencontre. En août 2018, une soixantaine de membres d’un réseau à Suqian, une ville située dans l’est de la Chine, ont été condamnés à onze ans de prison, pour avoir escroqué des personnes pour un montant de plus de 1 million de yuans, soit 131 000 euros environ. Les membres du réseau se faisaient passer pour des jeunes femmes sur l’application de messagerie WeChat et, après avoir gagné la confiance de leurs cibles masculines, ils prétendaient avoir eu un accident de voiture et leur demandaient de leur envoyer des milliers de yuans pour les aider. En juin 2018, la police de la province de Guangdong, dans le sud du pays, avait également démantelé plus d’une dizaine de gangs : leurs membres utilisaient des photos de mannequins, postées sur de faux comptes, et inventaient des problèmes familiaux ou proposaient d’acheter du thé très cher, afin d’inciter leurs victimes à envoyer de l’argent.

Cette répression s’inscrit dans le cadre d’une volonté plus large des autorités de mettre un frein à l’utilisation de fausses identités en ligne et à orienter les gens vers les sites de rencontre gérés par l’État. En 2017, des mesures ont été mises en place pour demander aux gens de s’inscrire sur les sites de rencontre avec leurs vrais noms, et le gouvernement a également annoncé un plan pour réguler davantage l’économie des sites de rencontre.

 

"Il faut toujours se demander quelle est la véritable cible"

Mais selon Alain Wang, un expert de la croissance numérique en Chine, ce renforcement du contrôle sur les fausses identités pourrait également être une manière d’accroître la censure et la surveillance des internautes en général :

Quand le gouvernement annonce ce genre de mesures, il faut toujours se demander quelle est la véritable cible : en réalité, elles permettent de mettre en place un système de contrôle accru de ce que les opposants au régime pourraient publier en ligne. C’est souvent comme ça que les autorités  font : elles "profitent" d’un problème de société afin d’aller encore plus loin dans la surveillance.

Utiliser une fausse identité en ligne, c’est assez courant pour les personnes qui veulent critiquer le gouvernement ou diffuser certaines informations. C’est de cela que les autorités ont vraiment peur.

Dans un premier temps, elles ont commencé à censurer Weibo, où certains contenus devenaient très vite viraux. Alors les internautes se sont tournés vers WeChat, qui ressemble davantage à une application pour échanger entre amis, de façon privée, sorte de WhatsApp amélioré, où les contenus ne se diffusent pas de manière aussi virale.


Cet article a été écrit par Jenny Che (@jsyche).