La polémique enfle en Tunisie depuis le décès de 15 nouveau-nés dans un grand hôpital public à Tunis, entre le 6 et le 8 mars. Alors que le ministre de la Santé Abderraouf Cherif a démissionné et qu’une enquête a été ouverte, des dizaines de Tunisiens ont publié des photos sur une page Facebook baptisée #BalanceTonHôpital pour dénoncer la dégradation des hôpitaux publics. Toilettes insalubres, blocs opératoires encrassés, portes défoncées, bébés mort-nés laissés pendant des heures dans la même salle que les nouveau-nés… les images sont parfois à la limite du soutenable.

Treize parmi les 15 nourrissons décédés sont morts à la suite d’une infection nosocomiale contractée lors de l’injection de nutrition par voie intraveineuse, a annoncé, vendredi 15 mars, la commission d’enquête chargée d’identifier les causes de ce drame survenu à la maternité du complexe hospitalier de Rabta à Tunis. Des analyses sont encore en cours pour les deux autres bébés.

Cette affaire a déclenché de vives critiques contre la gestion des hôpitaux publics dans le pays.

Jed Henchiri, médecin généraliste, est président de l'Organisation tunisienne des jeunes médecins qui est à l’origine de la page #BalanceTonHôpital, lancée le 9 mars.
 

"Nous publions depuis plusieurs mois déjà sur la page Facebook de l’Organisation tunisienne des jeunes médecins des images montrant l’insalubrité des hôpitaux. Après le scandale des bébés morts, nous avons décidé de lancer la page Facebook #BalanceTonHôpital afin de rassembler ces images en un seul endroit pour qu’elles soient accessibles à un maximum de gens.

Nous avons reçu des dizaines de messages, essentiellement envoyés par des médecins et des infirmiers mais également des citoyens, des proches de patients et des stagiaires d’hôpitaux.

Ces images rendent compte de la déliquescence et des graves défaillances des hôpitaux publics, notamment le manque de matériel.

Dans le cas des nouveau-nés qui naissent prématurés par exemple, une étude datant de 2015 révélait que 75 % des hôpitaux ne disposaient pas d’une chambre blanche pour la stérilisation du matériel qui sert à mélanger les aliments [vitamines, sels minéraux, antibiotiques, etc.] qui leur sont injectés par intraveineuse. Les médecins sont parfois contraints de préparer les mélanges à même le lit du patient, exposant les produits à toutes sortes de microbes.

Dans le cas de la maternité de Rabta, l’hôpital disposait bien d’une chambre blanche, mais il y a quand même eu un problème de stérilité qui a conduit à leur décès.

En Tunisie, quand vous comptez ouvrir un kiosque à tabac, les autorités vous imposent un cahier des charges. Mais ce n’est pas le cas avec les hôpitaux ! Il faut que ces établissements soient soumis à un cahier des charges qui définit les conditions de fonctionnement de chaque service. Un document qui définit par exemple le nombre exact de sages-femmes, de pédiatres, de matériel, pour qu’un service puisse bénéficier de ce statut."

Cartons, matelas, sac-poubelles, bouche d’évacuation bouchée par des chaises... Ces photos ont été prises devant l’entrée du centre de greffe des reins à l’hôpital Hedi Chaker de Sfax. 


Ces photos, prises en janvier 2019, montrent deux patients qui ont été contraints de partager le même lit aux urgences aux services hématologie de l'hôpital Aziza Othmena, Tunis.


Blouses usées, gants, draps sales jetés au sol au milieu des tâches de sang en plein bloc opératoire. Hôpital Charles Nicole. Photo non datée.

Portes et chaises défoncées, toilettes insalubres, matelas maculés de sang à l’hôpital régional de Gabès. Photos postées mardi 12 mars.


"Quand l'ascenseur est en panne et vous avez besoin de pratiquer une TDM cérébrale en urgence pour votre patient", déplore cet internaute.

Invasion de cafards à l’hôpital Ras Jbel. Photo prise en août 2018. 
 

Après l'indépendance en 1956, la santé publique en Tunisie a connu un développement rapide. Selon des chiffres officiels, le pays dispose à ce jour de 166 hôpitaux et 2100 centres de santé. Mais le secteur a été mis à mal surtout depuis l’essor du secteur de la santé dans les années 1990.

Afin d’éviter le départ des médecins du public vers le privé, où les revenus sont nettement supérieurs, le gouvernement avait instauré en 1995 une formule d’"activités privées complémentaires" (APC), pour leur permettre d’exercer une activité à raison de deux demi-journées par semaine dans les cliniques ou cabinets privés. "Mais en l'absence de contrôle, cela a donné lieu à beaucoup d’abus. Certains médecins ont déserté leur poste à l’hôpital pour travailler à plein temps dans le privé", déplore Jed Henchiri.