Lundi 11 mars, un ancien détenu d’opinion, le blogueur Merzoug Touati, s’est rendu au tribunal de la ville de Béjaïa (est) pour couvrir un rassemblement des magistrats algériens contre le président Abdelaziz Bouteflika. En arrivant sur les lieux, il est tombé sur le juge qui l’avait condamné à sept ans de prison en 2018. Choqué, il a pris le juge à partie. Avant de finalement présenter ses excuses, au nom "du combat contre le régime".

Merzoug Touati avait été arrêté le 18 janvier 2017 après avoir diffusé sur YouTube une interview d’un porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères qui démentait toute implication des autorités israéliennes dans les manifestations qui avaient alors lieu en Algérie contre la loi de finances. Cette vidéo était une réponse au ministre de l’Habitat de l’époque, Abdelmedjid Tebboune, qui affirmait le 8 janvier que les Israéliens essayaient de déstabiliser l'Algérie avec ces manifestations.

Accusé d'"intelligence avec une puissance étrangère", Merzoug Touati avait été condamné à sept ans de prison en mai 2018. Il a finalement été libéré le 4 mars 2019, en plein mouvement de contestation contre le président Abdelaziz Bouteflika. Il aura passé deux ans et un peu plus d’un mois en détention.

Le 11 mars, il est retourné au tribunal de Béjaïa, cette fois en homme libre.

Ce jour-là, j’étais arrivé à la cour de justice vers 11 heures, pour couvrir le rassemblement des avocats et des greffiers. Un fait inédit, les magistrats étaient également sortis pour manifester contre le prolongement du quatrième mandat du président Abdelaziz Bouteflika.

J’étais donc parmi la foule, au milieu des journalistes, et j’essayais de poser des questions aux protestataires quand mon regard a croisé celui du juge Issaad Mabrouk. Il était en train de prononcer un discours pour dénoncer les pressions exercées sur les magistrats par le pouvoir politique, et pour réclamer l'"indépendance de la justice" en Algérie.

On s’est regardés. J’ai eu l’impression qu’il me souriait d’un air condescendant, et je me suis soudain rappelé de toutes les souffrances que j’ai endurées ces deux dernières années en prison, des souffrances de ma famille, de mes amis et de mon comité de soutien.

Je l’ai alors désigné à la cantonade, et je me suis mis à crier : "Voici le juge qui m’a condamné à sept ans de prison, rappelez-vous de son visage ! Voici la justice du téléphone !" [terme souvent utilisé en Algérie pour désigner les juges qui recevraient leur instructions du pouvoir par téléphone, NDLR]. Des amis ont tenté de me raisonner et m’ont éloigné du lieu du rassemblement.

Dans cette vidéo, le blogueur s'emporte contre le juge. "Voici le juge qui m’a condamné à sept ans de prison, rappelez-vous de son visage !", s'écrie-t-il.

Quelques heures plus tard, j’ai reçu de nombreux appels d’amis et de proches, car la scène avait été filmée et la vidéo avait beaucoup circulé sur les réseaux sociaux. J’ai alors eu peur que ces images aient un impact négatif sur le mouvement des juges. J’ai eu peur que des magistrats n’osent plus sortir pour manifester par crainte de règlements de compte avec les citoyens. Ou que des personnes malintentionnées inféodées au pourvoir dans l’administration de justice utilisent ces images pour dissuader les juges de manifester.

J’ai alors décidé de tourner une autre vidéo le même jour pour présenter mes excuses au juge. Quel que soit le passif du juge, ou le problème que j’ai pu avoir avec lui, il y a une cause plus grande aujourd’hui : c’est le combat pour bâtir une nouvelle Algérie basée sur une vraie démocratie. Il ne faut pas laisser le régime nous diviser et saboter notre combat contre lui.

Dans cette vidéo, Merzoug Touati présente ses "excuses" au juge et salue son "courage".

Je salue ce juge pour son courage, car l’histoire retiendra que c’est le premier magistrat en Algérie à avoir manifesté contre le régime politique. De toute façon, nous sommes obligés de vivre ensemble, car nous sommes tous les enfants de ce pays."

Pour la première fois dans l’histoire de l’Algérie, des magistrats manifestent publiquement leur opposition au régime en place, depuis lundi 11 mars.

Le 9 mars, plus 1 000 juges ont publié une déclaration dans laquelle ils annonçaient leur soutien au mouvement de contestation.

L’Algérie connaît depuis la mi-février un très important mouvement de contestation, d’abord orienté contre la candidature à un cinquième mandat du chef de l’État Abdelaziz Bouteflika, qui y a finalement renoncé tout en reportant l’élection présidentielle. Le mouvement refuse désormais de voir le quatrième mandat du président prolongé. Abdelaziz Bouteflika est au pouvoir depuis 1999.