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Plus de deux semaines après qu’un camion transportant de l’aide humanitaire a été incendié à la frontière avec la Colombie, une enquête du New York Times suggère, images à l’appui, qu’un manifestant pourrait avoir involontairement déclenché le feu en lançant un cocktail molotov. Ce qui remettrait en cause les nombreuses accusations portées par plusieurs hauts responsables américains envers les troupes du président vénézuélien Nicolás Maduro. Ils s’étaient pour cela basés sur des images largement relayées... mais ne permettant pas de prouver leurs allégations.

La scène se déroule en début d’après-midi samedi 23 février, sur le pont Franciso-de-Paula-Santander, entre la ville de Cúcuta, en Colombie, et la petite localité d’Ureña, au Venezuela. Sur ce pont qui enjambe la rivière Tachira, quatre camions transportant de l’aide alimentaire américaine destinée au Venezuela s'approchent de la frontière.

Côté vénézuélien, les forces de l’ordre ont formé un barrage pour les empêcher d'entrer. De l’autre côté, des manifestants tentent de faire pression pour que les camions passent la frontière. Des affrontements éclatent, gaz lacrymogène contre jets de pierres et de cocktails molotov. Aux alentours de 13 heures, l’un des camions prend feu, bientôt suivi d’un second.


Au Venezuela, l’opération visant à faire entrer de l’aide humanitaire est soutenue par l’opposition, notamment par le président autoproclamé Juan Guaido. Mais pour le chef d’État en exercice, Nicolás Maduro, il s’agit d’un "prétexte" des Américains pour une intervention militaire. Il refuse donc catégoriquement de laisser entrer les camions et a fait fermer les frontières du Venezuela avec le Brésil et la Colombie.

>> Lire sur France 24 : Violences aux frontières du Venezuela où l'aide humanitaire reste bloquée

Depuis les États-Unis une occasion pour accuser le camp Maduro

Quand les images de l’incendie sur le pont ont été publiées sur les réseaux sociaux, plusieurs opposants au président vénézuélien et hauts responsables américains ont rapidement accusé les hommes de Maduro d’avoir mis le feu au camion.

Sur Twitter, le sénateur républicain américain Marco Rubio assure ainsi, le jour-même, que "la police nationale de Maduro a mis le feu à un camion d’aide humanitaire qui transportait de la nourriture et des médicaments alors que les gens meurent de faim au Venezuela".


Pour appuyer son propos, il accompagne sa publication d’une vidéo de la chaîne NTN24, dont le siège est en Colombie. Dans celle-ci, un journaliste vénézuélien, présent sur le pont, se filme devant le camion en feu et rapporte qu’il a été incendié par la police nationale bolivarienne.

Dans la foulée, John Bolton, conseiller à la Sécurité nationale des
États-Unis, a partagé sur le réseau social une photo aérienne montrant le camion en train de brûler sur le pont et accusé le président vénézuélien.


Enfin, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo s’est interrogé : "Quel genre de tyran malade s'oppose à l'arrivée de nourriture pour des gens affamés ?", qualifiant les images d’"écœurantes".


Plusieurs témoins côté colombien ont dit à la presse avoir vu un engin incendiaire - ou une grenade lacrymogène - venu du côté vénézuélien mettre le feu au camion.

Le problème, c’est qu’aucune des images partagées pour accuser Nicolás Maduro ne le prouve.

Plus encore, l’enquête menée par le New York Times tend à prouver que le camion a été accidentellement mis à feu… par un manifestant.

Des images qui mettent en doute la version américaine

Selon le New York Times, après la destruction du camion, le gouvernement colombien – qui a lui aussi accusé Nicolás Maduro de l’avoir incendié – a envoyé des images de vidéo-surveillance du pont aux responsables américains et à plusieurs journalistes.

Les images ont été préalablement montées : on peut y voir des cercles rouges autour des forces de sécurité vénézuéliennes tandis que le camion commence à prendre feu – ce qui laisse supposer qu’elles en sont responsables.


Or, le quotidien américain note que les 13 minutes qui ont précédé le début de l’incendie ont été coupées.


Des séquences inédites obtenues par le New York Times ont permis aux journalistes du quotidien de reconstituer l’incident depuis le début. Il semblerait en fait que le cocktail molotov lancé par l’un des manifestants ait été le déclencheur le plus probable de l’incendie.

La reconstitution d’images permet de voir un homme lancer une bombe artisanale fabriquée à partir d’une bouteille en direction du barrage de police. En visionnant la scène dans le détail, il est possible de voir le bout de chiffon utilisé pour allumer le cocktail se séparer de la bouteille et atterrir près d’un des camions. Moins d’une minute plus tard, ce camion est en feu.


Le New York Times précise encore que l’allégation selon laquelle des médicaments se trouvaient dans ces camions est douteuse. Il s’agirait plutôt de matériel médical, notamment des kits d’hygiènes, des masques et des gants.

Interrogé dans la presse américaine, plusieurs officiels américains ont rédigé plus tard un communiqué, cité dans l’article du New York Times, plus prudent. Il souligne que l’incendie a commencé "lorsque les forces de Maduro ont violemment bloqué l’entrée de l’aide humanitaire". Les forces de l’ordre ne sont pas clairement accusées, mais Garrett Marquis, porte-parole du Conseil national de sécurité américain, maintient que "Maduro est responsable d’avoir créé les conditions propices à la violence".

Dans le camp chaviste, déjà des tentatives – ratées – de se dédouaner

Le camp chaviste avait déjà tenté de prouver que les manifestants étaient coupables de l’incendie. Comme le rapportait le site de vérification Check News, la chaîne de télévision bolivarienne Telesur avait assuré qu’un des jeunes côté colombien aurait cherché à attiser les flammes avec un bidon rempli d’essence. Pour preuve, deux photos "exclusives" avaient été partagée par une journaliste vénézuélien pro-Maduro montrant un jeune avec un bidon d’essence dans les mains.


Une autre journaliste avait démenti sur Instagram, prétendant être l'auteure de ces photos et affirmant que le jeune homme tenait un bidon rempli d’eau – pour éteindre le feu – et non d’essence.

Face à la dégradation des conditions de vie, 3,4 millions de personnes ont fui le pays

Les violences aux frontières du Venezuela le samedi 23 février ont fait au moins quatre morts et plus de 300 blessés. Face à cette situation, le gouvernement colombien, soutien affiché de Juan Guaido, a ordonné le retour des camions "pour protéger l'aide" et dénoncé des "violations des droits humains".

La haut-commissaire aux droits de l’Homme des Nations unies, l’ancienne présidente du Chili Michelle Bachelet, a pointé du doigt l’usage "excessif de la force" contre des "manifestants désarmés" par les forces de sécurité, mais aussi par des "groupes armés pro-gouvernement". Elle évoque ici les "colectivos", des groupes de civils armés pro-Maduro qui sont venus prêter main-forte aux militaires le 23 février.

>> Lire sur les Observateurs : Des maisons de Vénézuéliens opposés à Maduro taguées à la peinture rouge 

Selon Libération, une enquête menée sur les conditions de vie des Vénézuéliens par un consortium d’universités locales comptabilisait 87 % de foyers vivant en dessous du seuil de pauvreté en 2017 au Venezuela. Les cas de mortalité maternelle et infantile se sont multipliés ces dernières années et 80 % des médicaments sont introuvables dans le pays.

Selon l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), le nombre de réfugiés et migrants en provenance du Venezuela à travers le monde s’élève désormais à 3,4 millions de personnes. En 2018, environ 5 000 personnes en moyenne quittaient "chaque jour le Venezuela en quête de protection ou d’une vie meilleure".