Plusieurs maisons appartenant à des Vénézuéliens connus pour être critiques à l’égard de Nicolás Maduro ont été taguées fin février, à San Antonio del Táchira, une ville située à la frontière colombienne (État de Táchira). Le tag est toujours le même : un cercle barré, de couleur rouge. Ces habitants dénoncent une tentative d’intimidation et soupçonnent les "colectivos" – des groupes de citoyens pro-Maduro, souvent armés – d’être à l’origine de ces tags.

Les maisons ont été taguées dans la nuit du 27 au 28 février, quelques jours après la manifestation du 23 février à San Antonio del Táchira.

Ce jour-là, des centaines de personnes avaient tenté de se diriger vers le pont Simón Bolívar, le principal passage entre le Venezuela et la Colombie par voie terrestre, pour exiger que les convois humanitaires venant de l’étranger soient autorisés à entrer au Venezuela. Les manifestants avaient alors été dispersés par les militaires, qui avaient fait usage de gaz lacrymogènes et de balles en caoutchouc, sans toutefois faire de victimes.

"Alerte : des groupes illégaux à San Antonio del Táchira ont marqué les maisons de plusieurs de nos leaders et équipes, comme un signe de menace, la nuit du 27 février 2019. Nous avons peur pour leur vie", a écrit cette députée de l’opposition, le 28 février.
 

La rédaction des Observateurs de France 24 a contacté deux personnes dont les maisons ont été taguées, ainsi qu’une autre personne ayant des voisins dont les maisons ont également été ciblées, à San Antonio del Táchira.

Toutes trois affirment qu’il existe un lien entre la manifestation du 23 février et l’opération de la nuit du 27 au 28 février : selon elles, les maisons ayant été taguées appartiennent essentiellement à des personnes ayant été leaders lors de cette manifestation, ou alors à des personnes connues pour être favorables à l’opposition. Elles indiquent également que c’est la première fois que des maisons sont ciblées de cette manière dans la ville.

Photo prise à la suite du 28 février, à San Antonio del Táchira.

"C’est clairement une tentative d’intimidation"

José Rozo, ex-président de la chambre de commerce de San Antonio del Táchira, est l'un des habitants dont la maison a été taguée.

Le portail de ma maison a été tagué à l’aube. Quand j’ai vu ça, ça ne m’a rien fait. Ça ne m’a même pas étonné, car je savais que j’étais dans le viseur des autorités, dans la mesure où je suis un personnage public, ayant toujours été critique à l’égard de la politique économique du gouvernement. Mais c’est clairement une tentative d’intimidation. J’ai effacé le tag le jour-même.

Je pense que ce sont les "colectivos" qui sont à l’origine de ces tags, car le 23 février, ils avaient déjà tiré lors de la manifestation : les autorités n’avaient alors rien fait pour protéger les gens, elles avaient laissé faire. Il faut dire que le maire de la ville appartient au parti politique de Nicolás Maduro [Parti socialiste unifié du Venezuela, NDLR].


Photo prise à la suite du 28 février, à San Antonio del Táchira.

"Ça nous a donné l’impression d’être ciblés un peu comme les juifs à l’époque nazie"

Johana Eugenio est membre du parti "Voluntar Popular", la formation politique du président autoproclamé Juan Guaidó. Sa maison a également été taguée à San Antonio del Táchira.

Je me trouvais en Colombie quand ma maison a été taguée. Donc c’est ma famille qui a découvert ça au réveil. Autour de chez nous, aucune autre maison n’a été taguée. Depuis, nous avons effacé la peinture. Je fais partie des personnes "leaders" lors des protestations, et d’autres personnes comme moi ont également vu leur maison taguée…

À la suite de cela, plusieurs membres de ma famille sont allés se réfugier en Colombie, car ils ont pris peur. Ils ont eu le sentiment que quelque chose de bien pire pouvait se passer. Ça nous a donné l’impression d’être ciblés un peu comme les juifs à l’époque nazie… Je connais d’ailleurs deux autres familles et deux individus qui sont partis en Colombie après que leurs maisons ont été taguées.


Tout comme José Rozo, Johana Eugenio estime que ce sont les "Colectivos" qui ont dessiné ces cercles rouges sur les maisons. Un avis également partagé par une autre habitante de San Antonio del Táchira, proche de l’opposition, qui a tenu à garder l’anonymat :

Ils connaissent les gens qui sont dans l’opposition et ils savent où ils vivent… De plus, en 2017, on avait déjà vu des dessins faire leur apparition en ville, représentant un homme en train de tirer, vêtu de noir, avec un message indiquant que les "colectivos" allaient défendre la révolution…


Cette habitante confirme également que beaucoup de gens ont pris peur après avoir découvert le tag sur leur maison : "Certains ne l’ont même pas encore effacé ou sont allés dormir ailleurs les jours suivants, car ils avaient peur d’être attaqués."

Le nombre de maisons taguées est difficile à évaluer. José Rozo parle d’une "centaine" de maisons ciblées, tandis que Johana Eugenio assure en connaître une vingtaine. La troisième personne évoque, elle, un chiffre de "13 ou 14." Notre rédaction a comptabilisé une douzaine de tags différents sur les photos ayant circulé sur les réseaux sociaux.

"On signale ces images de maisons marquées par les groupes paramilitaires à San Antonio del Táchira !"
 

D’après les députés de l’opposition Karim Vera et Franklyn Duarte, des maisons situées dans les villes de Rubio et Ureña – toujours dans l’État de Táchira – ont également été taguées. Mais les trois personnes interrogées par notre rédaction assurent ne pas avoir entendu parler de cela en dehors de San Antonio del Táchira.


Cet article a été écrit par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier).