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En Papouasie, province de l’est de l’Indonésie, des habitants luttent depuis plusieurs dizaines d’années pour leurs droits et la préservation de leurs terres, exploitées pour leurs richesses minières ou transformées en vastes plantations de palmiers à huile. Le conflit de basse intensité qui oppose les autorités indonésiennes aux groupes armés indépendantistes reste généralement méconnu et peu documenté. Avec son site Papuan Archive, qui recense et vérifie les preuves de ces violences, un documentariste papou veut changer la donne.

En effet, l’accès à cette zone est largement restreint pour les ONG et les journalistes indonésiens ou étrangers. En 2014, deux journalistes français ont été emprisonnés pendant dix semaines pour avoir tenté d’y effectuer un reportage en se faisant passer pour des touristes.

Pour les ONG de défense des droits de l’homme Human Rights Watch et Amnesty international, la situation en Papouasie est préoccupante. "La triste réalité est que les journalistes sont toujours empêchés de se rendre sur place", affirme HRW, qui ajoute que ces restrictions concernent également les représentants et chercheurs des Nations unies. Pour Amnesty, la Papouasie est plus généralement le "trou noir" de l’Indonésie en ce qui concerne les droits de l’homme.

"Nous voulons offrir aux Papous une plateforme pour dénoncer atteintes aux droits de l’homme et à l’environnement"

Pour faire savoir au monde ce qu’il se passe en Papouasie, le cinéaste papou Wensislaus Fatubun travaille à un projet : documenter et vérifier des cas d’atteintes aux droits de l’homme et à l’environnement sur un site Internet, en authentifiant notamment des photos et vidéos amateur tournées par un réseau de volontaires. En s’inspirant d’autres projets similaires, développés en Syrie, en Birmanie ou au Timor oriental, il a commencé depuis quelques mois à mettre en place un site, Papuan archive.
 
Notre objectif principal est de documenter les atteintes aux droits de l’homme et à l’environnement en Papouasie. Le site est déjà en ligne avec une petite trentaine d’entrées, mais nous sommes en fait en train de nous préparer pour le lancement officiel, prévu en décembre 2019.

Le principe est d’offrir aux Papous une plateforme où ils peuvent documenter ces abus, les faire connaître au monde, tout cela en préservant leur sécurité. Nous avons constitué un réseau d’une soixantaine de jeunes, majoritairement basés dans des zones rurales reculées.

"Les contributeurs résident souvent à plusieurs jours de marche d’une connexion"
 
Avec nos ressources propres, et un récent financement extérieur, nous essayons dans la mesure du possible de leur donner des smartphones pour qu’ils puissent filmer et du crédit Internet pour qu’ils puissent les partager. Le problème, c’est qu’ils résident souvent à plusieurs jours de marche d’un endroit pourvu d’une connexion.

Selon une étude statistique gouvernementale, l’indice de développement des technologies de l'information et de la communication était de 2,41 sur 10 en Papouasie, contre 7,41 à Jakarta, la capitale, en 2016. À titre de comparaison, ce taux était de 8,98 en Islande en 2017, et de 2,38 au Cameroun.
 
Pour cette raison technique, nous avons du mal à publier rapidement ces images, d’autant que nous les vérifions une par une avant publication.
 
"Corroborer les faits rapportés"
 
Notre processus de vérification dépend beaucoup du type de contenu envoyé par nos membres, si c’est une vidéo on va par exemple attentivement regarder les métadonnées, pour voir si ce que nous dit la personne correspond bien aux informations inscrites dans le fichier [nom de l’appareil, date, localisation etc., NDLR]. Nous interrogeons aussi de nombreuses personnes pour corroborer les faits rapportés : les victimes, les familles, la police ou les autorités. Nous demandons aussi aux éventuelles victimes visibles dans la vidéo leur autorisation de diffuser leur image.

L’idéal pour nous est quand nous parvenons à réunir des associations et la police autour de la même table sur un cas précis, la confrontation des points de vue permet généralement de faire émerger la vérité.
 
Une base de données en construction
 

Le site répertorie chaque image ou information vérifiée dans une base de données, qui trie chacune dans différentes catégories. Début mars 2019, les catégories qui comptabilisaient le plus d’entrées étaient : "torture", "assassinat extra-judiciaire", "liberté d’expression et d’opinion" et "discrimination raciale". En mars 2019, 26 rapports étaient en ligne sur le site.

Chaque entrée est également géolocalisée sur une carte, permettant de visualiser la répartition de ces atteintes dans les 420 000 kilomètres carrés que compte la Nouvelle Guinée occidentale, communément appelée Papouasie.


Fin février, l’équipe de Papuan archive a publié un rapport détaillé sur l’histoire d’un jeune Papou torturé par des policiers avec un serpent. Elle a ainsi pu dévoiler que la victime était âgée de 17 ans et que la scène s’était déroulée le 6 février.

>> À lire sur les Observateurs : L’interrogatoire au serpent : une torture récurrente de la police indonésienne contre les Papous

Ne pas se faire piéger par les rumeurs relayées par les activistes

Dans la foulée, elle a publié une vidéo documentant les conséquences pour les civils des derniers affrontements entre l’armée indonésienne et les groupes armés indépendantistes dans la zone de Nguda.

Lire le rapport de Papuan archive sur ces images ici (en anglais).

Ces derniers événements, largement commentés et dénoncés par les activistes indépendantistes papous, ont été une occasion pour Papuan archive de mettre en valeur son sérieux : elle a pu contredire des allégations selon lesquelles des armes chimiques avaient été utilisées par l’armée indonésienne à Nguda.

C’est ce qu’affirmaient de nombreux internautes papous influents, images à l’appui. La presse s’en est fait l’écho, dont le très sérieux hebdomadaire australien Saturday Paper dans un article titré : "Exclusif : des armes chimiques larguées sur la Papouasie".

Ces allégations se fondent sur deux types d’images amateur : des photos de personnes brûlées et de cartouches de munitions. Plusieurs spécialistes de la vérification d’images de conflits, issus de la rédaction du media spécialisé bellingcat, ont déterminé quel type de munition était visible sur ces images.
 
Le tweet mensonger de l'internaute ci-dessus a été bien plus partagé que celui de Nick Waters venant le corriger.

"Bonjour, ces munitions ont tout l’air d’être des grenades 40 mn, une cartouche de munition HEDP, une grenade fumigène avec un garnissage non explosif (qui produit de la fumée mais n’explose pas) et le contenant d’un projecteur de fumée tiré depuis un véhicule. Je me dois d’insister pour dire qu’il ne s’agit pas d’armes chimiques", écrit notamment Nick Waters de bellingcat sur Twitter, le 25 janvier.

"Nous avons également mené nos recherches sur ces rumeurs et discuté avec des personnes qui étaient sur place. Il nous est rapidement apparu qu’elles étaient infondées", précise Wensislaus Fatubun de Papuan archive.
 
Nous faisons très attention à ces rumeurs qui circulent dans les cercles d’activistes. Si nous faisions une erreur et publiions ce type d’image, nous perdrions toute crédibilité.

C’est pourquoi nous avons établi des règles et un guide pour nos jeunes recrues qui documentent ce qu’il se passe dans leurs villages. Il ne faut pas oublier que les images ont une force incroyable et que, dans notre lutte pour la fin des injustices ici, nous utilisons nos caméras à la place des armes.

Cet article a été écrit par Liselotte Mas (@liselottemas).