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Mercredi 27 février, un centre de traitement Ebola situé à Butembo, en République démocratique du Congo, a été attaqué par un groupe armé. Trois jours plus tôt, un autre centre situé à 8 kilomètres de là avait lui aussi été visé. Les assaillants ne s’en sont pas pris aux malades ou au personnel mais aux infrastructures et au matériel médical, détruit et incendié, racontent nos Observateurs.

À l’extrême-est de la RD Congo, l’épidémie d’Ebola continue de faire des morts. Selon Médecins sans frontières, elle a débuté il y a six mois au Nord-Kivu et en Ituri : 870 personnes ont été touchées, et parmi elles 540 sont mortes. Depuis le début du mois de février, les zones de santé de Butembo et Katwa sont désormais considérées comme l’épicentre de l’épidémie, a précisé la Croix-Rouge à notre rédaction.

Dans cette région particulièrement touchée par le virus, qui provoque des fièvres hémorragiques mortelles dans près de 40 % des cas, une partie de la population adopte une posture défiante à l’égard du personnel soignant. Le 19 février, un infirmier a été assassiné à Vuhovi, à 15 kilomètres de Katwa, par un groupe d’hommes armés d’arcs et de flèches. S’en est suivie une grève des infirmiers, inquiets pour leur sécurité, et un ralentissement de la lutte contre l’épidémie.

Le centre de Katwa au lendemain de l'attaque, le 25 février. Images tournées par Evariste Paluku.

Dans l’attaque du 24 février sur le centre de soins de Katwa, les infrastructures et le matériel médical ont été incendiés. Les auteurs ne sont toujours pas identifiés. Médecins sans frontières, qui gérait ce centre, a annoncé la suspension de ses activités. “Cette attaque affecte notre capacité de réaction dans ce qui est maintenant l'épicentre de l'épidémie”, a déploré Emmanuel Massart, coordinateur des urgences de MSF à Katwa, dans un communiqué.

Le 27 février, des assaillants s’en sont pris à un autre centre géré par MSF, à Butembo. Ils ont échangé des tirs avec les policiers qui protégeaient le site et ont également détruit du matériel, incendié des véhicules et des bâtiments. Selon plusieurs sources locales concordantes jointes par la rédaction des Observateurs de France 24, un policier aurait été tué lors de l’attaque.

Une partie du centre de Butembo incendié. Photo prise le 28 février par Bienvenu Lutsumbi.

Le ministère de la Santé congolais a condamné ces deux attaques, soulignant qu’il est “inacceptable de s’attaquer à des malades et des agents de santé qui sont eux-mêmes membres de la communauté”.

“Il faisait nuit noire, nous avions très peur”

Le 24 février, Janvier Kathembo, aide-soignant de 24 ans, était en poste au centre de lutte contre Ebola à Katwa.

La devanture du centre de Katwa, le 25 février 2019. Photo prise par notre Observateur Bienvenu Lutsumbi.
 
Ce soir-là j’étais garde-malade, vers 22 heures l’attaque a commencé. Les assaillants caillassaient le site avec des pierres. Il faisait nuit noire, nous avions très peur. Nous avons décidé de nous cacher dans une des pièces du centre avec une partie des malades, cinq d’entre eux étant trop faibles pour être déplacés. Il y avait 10 patients au total.

Nous n’avons pas vraiment compris qui étaient ces assaillants, ils n’ont pas crié ou proféré de slogans qui auraient pu renseigner sur leurs motivations. Ils ont brûlé des motos, une voiture, une partie de la morgue, des entrepôts et des générateurs.

Au bout de deux heures, les forces de l’ordre sont arrivées pour nous secourir.

Une partie incendiée du centre de Katwa. Photo prise le 25 février par notre Observateur Bienvenu Lutsumbi.

Le maire de Butembo et certains organes de presse affirment que les Maï Maï, un groupe de miliciens armés créé lors de la Deuxième guerre du Congo, sont derrière ces attaques. Les habitants, témoins et journalistes locaux interrogés par la rédaction des Observateurs ont indiqué qu’ils jugeaient cette affirmation présomptueuse.
Un aide-soignant, tombé dans un ravin au cours de sa fuite, est décédé cette nuit-là, ont rapporté les autorités congolaises.

“Les policiers ont été pris de cours à Butembo”

Bienvenu Lutsumbi, journaliste à la radio Upendu Kivu, s’est rendu dans les deux centres pour constater les dégâts à la suite des attaques.
 
Le 27 février vers 17 h 30, des hommes armés ont attaqué le centre ITAV à Butembo, où avaient été transférés les malades de Katwa. Je me suis rendu sur place le lendemain matin et j’ai pu voir une scène similaire à celle de Katwa : des bâtiments et véhicules brûlés, dont une ambulance.

Une moto incendiée dans l'enceinte du centre de lutte anti Ebola de Butembo, le 28 février 2019. Photo de Djiress Baloki.

Une ambulance MSF incendiée, le 28 février 2019, dans le centre de Butembo. Photo prise par Djiress Baloki.
 
À Butembo par contre, un policier a été tué par les attaquants. Une poignée de policiers avaient été placés devant le centre en prévision d’une nouvelle attaque mais ils ont été pris de cours. Selon leur témoignage, les assaillants étaient plus nombreux et divisés en plusieurs groupes. Ils étaient dotés d’armes à feu et les policiers, bien qu’eux aussi armés, ne faisaient pas le poids.

Avec cette attaque, les 50 patients suivis pour Ebola – dont 38 cas suspects et 12 confirmés – ont fui. Ils se sont réfugiés chez des habitants aux alentours. À l’heure actuelle, les enquêteurs en recherchent toujours quelques-uns, mais la plupart sont revenus d’eux-mêmes dans ce qu'il restait du centre.

“Fausses informations et rumeurs circulent, par le bouche à oreille ou sur les réseaux sociaux”

Toutes les personnes interrogées par notre rédaction estiment que cette attaque est le reflet du rejet des soins par la population. Cette défiance est aussi alimentée par les fausses informations et le manque de connaissances liées au conflit, explique Charly Mathekis, 44 ans, enseignant et écrivain à Katwa.
 
Il y a une grande confusion dans l’esprit de la population. D’un côté, certains leaders politiques ont dit dans les médias qu’Ebola était une invention faite à des fins politiques, d’un autre, les leaders religieux ont dit qu’il fallait la prendre au sérieux. La population critique le fait que des personnes employées dans la riposte viennent d’autres régions ou de l’étranger, et qu’elles seraient mieux payées que les infirmiers recrutés localement.

Certains ne comprennent pas que certains malades souffrant de symptômes ressemblant à ceux de la malaria se retrouvent dans des centres Ebola et y meurent quelques jours plus tard. Ils pensent que la maladie est “déclenchée” dans ces centres.

De nombreuses fausses informations et rumeurs circulent, par le bouche à oreille ou sur les réseaux sociaux. Elles prétendent que la maladie est une invention destinée à générer du profit, ou une manœuvre politique destinée à empêcher la tenue des élections [les élections ont été reportées à Beni et Butembo pour cause d’Ebola fin décembre, NDLR].

Exemple de messages circulant sur Whatsapp au sujet de l'épidémie Ebola, reçu par la rédaction des Observateurs de France 24, le 15 février 2019.
Je pense qu’ici le processus de sensibilisation n’a pas été suffisamment efficace dès le début. Mais la situation s’améliore : le personnel de la riposte a rencontré les différents représentants de la communauté et de nombreuses activités culturelles sont organisées. J’ai par exemple écrit une pièce de théâtre et des musiciens ont composé des morceaux de musique pour inciter les gens à se soigner.

“Ces derniers temps les agressions se sont accélérées”

Cette perception négative est confirmée par le Dr Jacques Katshishi, chef des opérations contre Ebola pour la Croix-Rouge. Il détaille que les tensions se concrétisent notamment au moment des enterrements de personnes touchées par Ebola. La procédure dite “digne et sécurisée” ne “correspond pas à la tradition”, et “irrite de nombreuses personnes qui ne peuvent pas toucher le corps du défunt notamment, ni le sortir du sac mortuaire”.
 
Ces derniers temps les agressions que nous remarquions régulièrement se sont accélérées et aggravées dans la zone Butembo-Katwa. Nous avons notamment subi deux agressions depuis le mois de février, en plus des événements tragiques de Vuhovi et Katwa. Nous espérons que le travail de sensibilisation finira par porter ses fruits, c’est vital.

Cet article a été écrit par Liselotte Mas (@liselottemas)

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