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Le décès d’un jeune homme étouffé lors de son interpellation, jeudi 14 février, par un agent de sécurité dans un supermarché de Rio de Janeiro a provoqué un tollé au Brésil. Une vidéo de la scène, filmée par un passant, a ajouté à l’indignation, provoquant des manifestations dans plusieurs villes. Sur les réseaux sociaux, des activistes ont popularisé le hashtag #VidasNegrasImportam ("les vies noires comptent") et témoigné de leur expérience du racisme dans la société brésilienne.

Dans une vidéo de deux minutes largement partagée en ligne, un jeune homme de 19 ans, Pedro Henrique Gonzaga, est plaqué au sol. Un agent de sécurité, Davi Ricardo Amâncio, est allongé sur lui et le tient par le cou.

Des passants l’interpellent et s’inquiètent pour Pedro Henrique Gonzaga, dont les bras sont immobiles : "Il s’est évanoui !", "Il a la main violette", "Il est inconscient !" Mais l’agent ne se relève pas et répond à plusieurs reprises : "Vous mentez !".

Attention, les images ci-dessous sont choquantes.


Les images ont été prises jeudi 14 février en fin de matinée. Un peu plus tard, Pedro Henrique Gonzaga a finalement été relâché et emmené à l’hôpital, où il est décédé dans l’après-midi. Selon les pompiers, il a subi un arrêt respiratoire.

Dans une note, le magasin a assuré que le suspect avait essayé de voler l’arme de Davi Ricardo Amâncio. Des médias locaux se sont procurés les images de vidéo-surveillance, qui renseignent en partie sur le déroulement des faits avant l’interpellation. On y voit d’abord Pedro Henrique Gonzaga courir en direction de l’agent de sécurité, puis discuter avec lui et un autre employé du magasin. Une femme s’approche et le jeune homme tombe. Les deux autres hommes le relèvent, mais il tombe à nouveau. Le reste de la scène n’apparaît pas dans la vidéo de vidéo-surveillance.

Selon la police, Davi Ricardo Amâncio a "abusé de sa légitime défense". Ce dernier a été arrêté en "flagrant délit" puis libéré le jour-même, après avoir payé sa caution. La mère du jeune homme, présente lors du drame, a de son côté témoigné dans la presse et remis en question la version de l’agent de sécurité, assurant que son fils n’avait pas eu l’intention de s’emparer de l’arme de l’agent.

Sur Twitter, plusieurs internautes sont allés dans sont allés dans son sens. "La vidéo des caméras de surveillance prouve qu’il n’y a pas eu la moindre intention de récupérer l’arme de l’agent de sécurité", écrit notamment ce YouTubeur brésilien :


"Vidas Negras Importam" : un slogan inspiré du #BlackLivesMatter

Dans les jours qui ont suivi, des manifestations ont été organisées dans différentes villes du pays pour dénoncer les crimes envers les Noirs au Brésil et demander à boycotter l’enseigne du magasin en question.


Sur certaines images, comme celles ci-dessous, les manifestants scandent "Vidas Negras Importam" ("les vies noires comptent"), un slogan inspiré de celui utilisé aux États-Unis pour dénoncer les violences policières envers les Afro-américains, "Black Lives Matter".


Plusieurs activistes ont d’ailleurs fait un parallèle entre ce crime et la mort d’Éric Garner, tué par les forces de l’ordre à New York lors de son interpellation en 2014. L’homme avait été couché sur le sol et maintenu à terre de force. Pourtant, à plusieurs reprises, il avait répété qu’il n’arrivait pas à respirer.

>> Lire sur les Observateurs : Violences policières : indignation après l’"étranglement" d’un New Yorkais

Dans le même temps, sur les réseaux sociaux, le hashtag #VidasNegrasImportam s’est popularisé et plusieurs personnalités ont réagi à la mort de Pedro Henrique Gonzaga en témoignant de leurs premières expériences du racisme, comme le rapporte Global Voices.

Fioti, rappeur et entrepreneur, raconte sur Twitter la première fois qu’il a été arrêté par la police, à 11 ans, et qu’il a "cru mourir" :

Traduction : "La première fois que j'ai été interpellé j'avais 11 ans. Je me rendais au centre commercial avec mon frère, nous allions au cinéma. Au niveau de l'arrêt de bus, la police, devant tout le monde, nous a demandé de soulever nos T-shirts et a pointé une arme sur nous. Je pensais que j'allais mourir, ce n'était que la première [interpellation]." 

La rappeuse Mc Carol a elle témoigné de son premier jour d’école, durant lequel elle se souvient avoir été enfermée dans les toilettes par des camarades blanches :

Traduction : "Cela a été l’un de mes premiers contacts avec le racisme. En réalité, c’était mon premier jour de classe. Le premier jour, j’ai été enfermée dans les toilettes par des petites filles blanches ! [J’ai déjà posté à ce sujet et on m’a demandé comment j’avais pu me rappeler de cela si petite, ça doit être parce que quand ça fait très mal, ça marque]."

Le communiquant et activiste brésilien Ale Santos a quant à lui assuré sur le réseau social que "le racisme brésilien" créait "les conditions propices à la violence" :

Traduction : "Le racisme brésilien est un crime parfait : il crée les conditions propices à la violence et, au lieu de guérir la société, il préfère exterminer les jeunes qui collent à la description raciste du voyou. C’est un véritable génocide, attesté par les statistiques."

Une deuxième vidéo de violence envers un homme noir

Quelques jours plus tard, le 25 février, une deuxième vidéo de sept minutes a été publiée sur les réseaux sociaux par Crispim Terral, un entrepreneur noir de 35 ans qui explique avoir été violemment immobilisé par la police dans une banque de la ville de Salvador de Bahia.

Dans sa publication, il assure que la scène se déroule le 19 février, alors qu’il se rendait pour la huitième fois à la banque pour un problème de chèques renvoyés. Mais, une nouvelle fois, après avoir attendu plus de cinq heures, son conseiller a continué selon lui de l’ignorer et de recevoir d’autres personnes avant lui. Il raconte ensuite avoir insisté auprès du gérant de l’agence, qui a appelé la police pour le faire partir. "En plein XXIe siècle, j’ai été traité de manière brutale et j’ai clairement été victime de préjugés raciaux", écrit encore Crispim.

Les images, prises par sa fille de 15 ans qui l’accompagnait, montrent un policier le renverser et l’immobiliser en lui serrant le bras autour du cou, comme pour l’étrangler. Suite à leur diffusion, une enquête a été ouverte.

Capture d'écran de la publication Facebook de Crispim Terral.

"Beaucoup de Brésiliens pensent encore que le racisme n’existe pas"

Pour les activistes, ces cas ne sont pas isolés et illustrent un racisme ancré dans la société brésilienne. Rene Silva a grandi dans le Complexo do Alemão, une favela de Rio de Janeiro où les violences policières sont récurrentes. En 2005, il a créé un journal "Voz das Comunidades" (La voix des communautés) pour donner la parole aux habitants des favelas. Selon lui, ces vidéos ont renforcé le mouvement antiraciste au Brésil au cours de ces dernières semaines :

Le racisme existe tous les jours, tous les jours un jeune noir se fait agresser ou tuer par la police. C’est un combat quotidien. Or, souvent, c’est aussi "parole contre parole" : celle de jeunes noirs contre celle de la police. Quand il y a des vidéos, ce sont des preuves qui nous permettent de mieux démontrer la violence contre laquelle nous luttons. À partir de là, il est aussi plus facile de mobiliser d’autres activistes et d’organiser des manifestations. Sans aucun doute, le fait que ces événements se soient passés dans un supermarché et dans une banque ajoute à l’indignation.

Reproduction de la vidéo de Crispim Terral. Traduction : "Racisme et violence physique. Crispim Terral, 34 ans, a été victime de racisme et de violence dans une agence de la Caixa de Salvador. Immobilisé, il a été filmé par sa propre fille de 15 ans, qui a été témoin de toute la scène."

Notre hashtag s’inspire du mouvement des "Black Lives Matter" aux États-Unis et je crois qu’il est en train de se développer au Brésil, ce qui n’était pas le cas jusqu’à présent. Beaucoup de Brésiliens pensent encore que le racisme n’existe pas et ne nous croient pas quand on parle. Ce n’est pas un thème suffisamment évoqué dans les médias non plus, donc je pense qu’une partie de la population ne s’en rend pas compte. 


Selon l'ONG Human Rights Watch, la police de l’État de Rio de Janeiro a tué plus de 8 000 personnes entre 2005 et 2015. Les trois quarts d’entre eux étaient des hommes noirs. Les forces de l’ordre défendent que ces meurtres sont pour la grande majorité des actes de légitime défense en réponse à des attaques de présumés criminels. D’après l’ONG, la police de Rio étant confrontée à de réelles menaces de violence émanant de gangs armés, il y a probablement une part de "recours légitimes à la force". Cependant, "beaucoup d’autres sont en réalité des exécutions extrajudiciaires".

Selon une étude menée à partir des chiffres d’homicides du premier semestre de l’année 2017, un jeune homme noir est assassiné toutes les 23 minutes au Brésil. La possibilité pour eux d’être tués est 2,8 fois plus élevée que pour les jeunes Blancs.