Filmés en train de jouer comme des chats ou de chasser des gazelles en plein désert, pris en photo pour des annonces de vente, les guépards ont, depuis quelques années, un succès fou sur les forums et réseaux sociaux des pays du Golfe, notamment en Arabie Saoudite. Prisés pour leur qualité de mammifère le plus rapide de la planète ou comme animaux de compagnie, ces félins arrivent depuis la Corne de l’Afrique sur les marchés des pays du Golfe, à cause d’un trafic qui met la survie de l’espèce en danger.

En un siècle, le nombre de guépards dans le monde est passé de 100
 000 à 7 100 aujourd’hui. Le nombre de ventes illégales a, lui, explosé, et pas moins de 1 500 guépards ont été vendus en ligne depuis 2012. Pourtant, le phénomène reste peu documenté et il faut faire un tour sur les réseaux sociaux des pays du Golfe pour en mesurer l’étendue.

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Cet instagrameur saoudien est suivi par 28 000 abonnés. Amateur d'animaux sauvages, et notamment de guépards, il ne cesse de poster des photos et des vidéos de ses bêtes domestiques sur le réseau social.

Si certains utilisateurs nourrissent leur fil Instagram des photos et des vidéos de leur guépard de compagnie, d’autres utilisent ces plateformes pour poster des annonces de vente en toute impunité. Les prix se négocient sur Whatsapp et oscillent entre 25 000 et 35 000 riyals saoudiens (soit entre 6 000 et 8 000 euros), les plus prisés étant les bébés de quelques semaines, ou bien les femelles, meilleures chasseuses que les mâles.

Cet instagrameur vend un guépard mâle de 6 mois et demi au prix de 25 000 riyals saoudiens.

Ici, un mâle de 3 ans vendu à Riyad. Le vendeur précise qu'il est "domestiqué" mais "entraîné pour la chasse".

Sur le même forum, à Médine cette fois, une portée de quatre guépards de 2 mois, vendus 30 000 riyals "la pièce" (sic), "prix non négociable".

"La plupart des bébés guépards qui naissent dans la Corne de l'Afrique sont enlevés"

Patricia Tricorache est directrice adjointe en charge du trafic illégal de guépards au sein de l’organisation Cheetah Conservation Fund (Fonds de conservation des guépards), fondée en Namibie en 1990.

Nous estimons à 300 le nombre de bébés guépards enlevés chaque année dans la Corne de l’Afrique pour être vendus comme des animaux de compagnie dans les pays du Golfe. Ce chiffre peut paraître faible en comparaison avec les milliers de tonnes d’ivoire qui sont braconnés, il faut prendre en considération que la population totale des guépards ne dépasse pas les quelques centaines. On peut donc dire que la plupart des bébés guépards qui naissent dans la Corne de l'Afrique sont enlevés pour être vendus.

La région la plus concernée par ce trafic est le Somaliland [territoire autonome à l’est de la Somalie dont l’indépendance autoproclamée en 1991 n’a pas été reconnue par la communauté internationale, ndlr], à cause de sa proximité avec la péninsule arabique. Il s’agit d’une région de transit vers le golfe d’Aden, notamment pour les guépards qui viennent d’Éthiopie ou du nord du Kenya ou d’autres régions de la Somalie. La guerre au Yémen ne semble pas avoir affaibli l’intensité du trafic. De là, la plupart des bébés guépards passent surtout en Arabie Saoudite, et à une moindre mesure au Sultanat d’Oman. La majorité d’entre eux reste en Arabie Saoudite et un nombre plus faible passe aux Émirats arabes unis, au Koweït et au Qatar.

Les profils des trafiquants sont divers. Il y a les paysans qui vivent dans des zones très pauvres et désertifiées, où la vie sauvage n’est pas très abondante. Ils enlèvent les guépards avant même de savoir à qui ils vont les vendre, car ils représentent une fortune : les quelques centaines de dollars qu’ils peuvent en tirer peuvent les nourrir pendant des mois. L’activité est d’autant plus tentante que les lois ne sont pas très répressives. Même s’ils se font attraper, ils ne risquent pas d’aller en prison ou d’être jugés devant un tribunal. C’est donc un commerce juteux où les punitions ne sont pas à la hauteur de la gravité du crime. Par ailleurs, ces gens ne savent pas toujours que ce qu’ils font est illégal. D’un autre côté, il y a évidemment des chasseurs opportunistes qui sont tout à fait conscients de ce qu’ils font et en profitent pour s’enrichir.

Plus étonnant, des internautes postent sur YouTube des vidéos de parties de chasse où leur guépard poursuit et attrape une gazelle, ou des vidéos tutoriels pour apprendre à dompter son guépard et en faire un véritable animal domestique.

Un guépard chasse une gazelle qu'il attrape mais ne tue pas. Il l'immobilise en attendant son maître.

Ce Youtubeur saoudien a créé une chaîne dédiée aux animaux sauvages. Dans ce "tutoriel", il montre à son public comment apprivoiser un guépard, afin qu'il vienne manger dans la main de son maître.
 

"Pour un guépard acheté, il y en a 3 ou 4 qui meurent"

Les guépards ont toujours été des symboles de richesse et de pouvoir pour les familles royales ou nobles, qui les utilisaient comme animaux de compagnie ou de chasse. En plus de leur beauté, ils sont légers (autour de 50 kilos), contrairement aux léopards ou aux lions, et sont un peu considérés comme de grands chats. Et ils sont aussi moins agressifs car leur corps est fait pour la vitesse, pas pour le combat. Cette tradition perdure encore aujourd’hui.

Posséder un guépard est donc un symbole de prestige, estimé par les gens très riches, ou les moins riches qui veulent accéder à ce statut. Ces derniers le font même s’ils n’en ont pas forcément les moyens, comme le cas qu’on nous a souligné d’un guépard enfermé dans une salle de bain aux Émirats. D’autres personnes encore pensent qu’en achetant des guépards, elles aident à préserver une espèce qui risque de disparaître dans la vie sauvage. Plus généralement, il y a une grande attraction pour les animaux sauvages, on le voit avec les attractions mises en place en Asie ou en Afrique où les gens payent pour se prendre en photo avec des bébés tigres ou des lionceaux. La différence est que dans les pays du Golfe, il y a des gens suffisamment riches pour pouvoir se les offrir. Mais ce qu’ils ne réalisent pas, c’est que ces animaux ont été apportés de manière illégale et que ce trafic a des conséquences désastreuses pour la vie naturelle et sauvage. Et que pour un guépard acheté, il y en a 3 ou 4 qui meurent.

En effet, la chaîne du trafic laisse sur sa route beaucoup de cadavres. Des bébés guépards peuvent être dérobés à l’âge de deux semaines, et dans ces cas-là, soit ils ne survivront pas au voyage, soit ils auront des séquelles plus tard, car ils auront été privés du lait maternel. Dans tous les cas, à partir du moment où ils sont enlevés à la vie sauvage, le risque est là, car ils ne vont pas vivre dans les conditions naturelles, ni recevoir la nourriture qu’il leur faut. Et les guépards sont très fragiles, leur état de santé peut se dégrader rapidement jusqu’à entraîner leur mort en quelques heures. Et s’ils survivent aux conditions de voyage malgré le manque d’eau et de nourriture et qu’ils arrivent sur le marché, leur espérance de vie dépendra de leur propriétaire. Beaucoup de guépards meurent au bout de quelques mois. Ceux qui arrivent à l’âge adulte se vendent alors très cher, car les gens pensent qu’ils ne risquent plus de mourir. Mais l’espérance de vie est en moyenne d’un an. Beaucoup finissent avec des déformations osseuses, des dégénérescences neurologiques ou meurent à cause de virus qu’ils ont attrapé de chats domestiques. 

Les réseaux sociaux contribuent à entretenir ce trafic 

Si cet attrait est universel et s’il a toujours existé, Patricia Tricorache déplore l’influence encore plus néfaste des réseaux sociaux :

Nous avons essayé de faire un travail de sensibilisation auprès des propriétaires et des vétérinaires, notamment aux Emirats. Malheureusement, la plupart des propriétaires ne vont pas venir nous voir car ils savent qu’ils détiennent ces animaux de manière illégale. J’ai rencontré un propriétaire aux Emirats qui donnait à son guépard de l’eau salée à boire. J’ai dû lui expliquer que, de même que l’eau salée ne sied pas aux humains, elle ne sied pas non plus aux animaux. Les gens ne savent pas en général comment prendre soin de ces animaux.

Les réseaux sociaux sont problématiques par rapport à ça. On ne peut pas contrôler ce que les gens postent. J’ai moi-même vu des centaines d’annonces de vente de guépards sur les réseaux sociaux. D’autre part, les photos que les gens postent de leurs guépards font envie aux autres. Les "j’aime"et les commentaires contribuent à entretenir ce trafic, car les gens sont encouragés dans leurs pratiques. De même quand vous voyez des stars poser avec des guépards, cela rend la chose plus attractive car cela vous amène du prestige et des fans. Ce serait bien que les gens comprennent que ne pas applaudir à ce genre de publications, ne pas aller aux endroits qui utilisent des animaux sauvages comme attraction contribue à lutter contre ce phénomène. 
Cet article a été rédigé par Sarra Grira.