Des violences opposant des partisans de la coalition au pouvoir et de l’opposition ont éclaté, lundi 11 février, à Tambacounda, dans l’est du Sénégal, faisant trois morts. Depuis le début de la campagne présidentielle, c’est la première fois que des décès liés à des heurts entre militants sont répertoriés. Un témoin revient sur ces violences.

La campagne pour l’élection présidentielle – dont le premier tour est prévu le 24 février – a démarré le 3 février. Depuis cette date, des incidents ont été répertoriés dans plusieurs régions du pays.

Lundi 11 février, des violences ont éclaté entre les partisans de la coalition au pouvoir Benno Bokk Yaakaar (BBY, "Ensemble pour le même espoir"), c’est-à-dire les soutiens de Macky Sall, et les partisans d’Issa Sall, candidat du Parti du l’unité et du rassemblement (PUR), proche de la mouvance religieuse. À l’origine de ces violences : une affaire d’affiches de campagne arrachées.

"Quand des pierres ont commencé à être jetées, j’ai décidé de m’écarter et j’ai filmé"

Mamadou Kebe est enseignant vacataire à Dakar, à l’Université privée de Marrakech, à l’École nationale d’économie appliquée et à l’Institut supérieur d’ingénierie territoriale. Originaire de Tambacounda, il était de passage dans la ville lorsqu’il a assisté au début des échauffourées.

J’ai d’abord vu des personnes qui se bagarraient, dans le quartier Dépôt, au centre-ville. Il y avait des partisans de Macky Sall, qui étaient plutôt des habitants de Tambacounda, et des partisans d’Issa Sall. Parmi ces derniers, certains étaient habillés en noir : ils faisaient partie du service de sécurité du PUR. Quant à ceux habillés en vert, c’était de simples partisans du PUR. J’ai un peu essayé de les calmer, mais ça n’a pas marché. Puis ils ont commencé à se jeter des pierres, donc j’ai décidé de m’écarter et j’ai filmé.


Vidéo prise par Mamadou Kebe à Tambacounda, lundi 11 février en fin de matinée.


Jets à pierre à Tambacounda, lundi 11 février.
 

Quelques instants plus tard, on a appris qu’un homme avait été tué. Je l’ai vu alors qu’il était déjà au sol, en train de rendre l’âme. Manifestement, il avait été poignardé dans le dos.


Selon plusieurs médias, les partisans du PUR sont soupçonnés d’être les auteurs de l’attaque mortelle. Notre Observateur Mamadou Kebe indique d'ailleurs qu’ils étaient les seuls à avoir "des coupes-coupes". Macky Sall a pour sa part affirmé que l’homme tué était l'un de ses militants.


Cet homme a été tué lors des violences qui ont éclaté à Tambacounda, lundi 11 février. Capture d’écran floutée d’une vidéo tournée par Mamadou Kebe.


Mamadou Kebe poursuit :

Comme l'homme tué était un habitant de Tambacounda, la nouvelle de son décès a rapidement circulé. Des habitants ont alors commencé à jeter des pierres à leur tour, des pneus ont été brûlés… Je suis resté sur place une trentaine de minutes, notamment pour voir comment la police allait réagir. Elle est arrivée sur les lieux, mais seulement une dizaine de minutes après le décès de l’homme et elle n’a pas vraiment réussi à calmer les habitants.

Certains habitants sont même allés attendre les partisans du PUR à la sortie de la ville, pour s’en prendre à eux, car ils pensaient qu’ils étaient responsables du décès. Apparemment, ça a dégénéré là-bas : deux personnes auraient été tuées [ces décès ont été confirmés par RFI et des médias sénégalais, NDLR].




Outre les morts, plusieurs blessés ont été répertoriés, dont des journalistes. Selon l’Association des éditeurs et professionnels de la presse (APPEL), huit d’entre eux – qui suivaient le cortège du PUR – ont été blessés en raison de ces violences. L’APPEL a incriminé les militants de la coalition au pouvoir.

À la suite de ces violences, différents responsables politiques et de la société civile ont appelé au calme.

Le chef de l’État Macky Sall a toutefois déclaré que ce drame était "le résultat de l’appel à la violence prôné par certains responsables politiques", faisant référence à son prédécesseur Abdoulaye Wade (2000-2012). Le 8 février, ce dernier avait ainsi réitéré son appel à empêcher la tenue du scrutin, invitant ses partisans à "brûler les cartes d’électeurs et les bulletins de vote".

De son côté, Issa Sall a déclaré que l’État n’assurait pas la sécurité des candidats, estimant que la responsabilité du ministre de l’Intérieur était engagée dans les événements de Tambacounda. Il a également décidé de suspendre sa campagne.

Mardi 12 février, le procureur de la République a annoncé l’interpellation de 24 membres de la sécurité du cortège du PUR, indiquant que les gendarmes avaient découvert dans les véhicules ‘’un pistolet factice, des armes blanches composées de machettes, un nombre important de poignards, des battes de base-ball, des bombes à gaz, des matraques, entres autres’’.

Macky Sall, le président sortant, affronte quatre candidats lors de cette élection : Idrissa Seck (ancien Premier ministre, soutenu par Khalifa Sall, l’ancien maire de Dakar incarcéré depuis 2017), Madické Niang (ex-ministre), Issa Sall (député) et Ousmane Sonko (député).

Bien que le Sénégal soit régulièrement présenté comme un modèle de démocratie en Afrique, les campagnes électorales y sont souvent émaillées d’accusations de corruption, de trafic d’influence, de désinformation et de violences.

Cet article a été écrit par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier).