Ils ont entre 20 ans et 35 ans, et représentent la nouvelle génération des ethnies Xavánte, Baniwa ou encore Pitaguary. Depuis leurs villages ou de grandes villes brésiliennes, ces jeunes indigènes se sont emparés de YouTube pour lutter contre la désinformation et "démystifier" leurs peuples – souvent peu connus et stigmatisés. Avec des vidéos pédagogiques, artistiques ou des entretiens filmés, ces YouTubeurs entendent renouveler le combat des indigènes du Brésil pour leurs droits, mais aussi ouvrir un nouvel espace médiatique pour documenter leurs cultures et "éviter qu’elles ne disparaissent".

"Un ‘Indien’, avec un téléphone portable ?" Cette question, Cristian Wariu ne se "souvient plus" combien de fois il l’a entendue. Au point qu’il en fait une vidéo. Publiée sur YouTube, elle s’intitule "Ce que c’est d’être indigène au XXIe siècle". "Malheureusement, encore beaucoup de personnes ont une image des peuples indigènes qui remonte à plus de cinq cents ans", y déplore le jeune YouTubeur de 20 ans.

Depuis août 2017, il diffuse régulièrement sur sa chaîne "Wariu" des vidéos dans lesquelles il aborde un aspect de sa culture, ou revient sur les préjugés dont il est victime.

"Au Brésil, les gens s’imaginent aussi qu’être indigène c’est uniquement porter une coiffe de plumes et vivre dans un village"

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, Cristian Wariu explique vouloir "lutter contre la désinformation" à l’égard des indigènes du Brésil, héritée selon lui d’une "vision coloniale" encore très présente :

Je suis indigène du peuple Xavanti, avec des ascendances Guarani ; et je vis à Brasilia, où j’étudie la communication. J’ai commencé ma chaîne sur YouTube il y a un peu plus d’un an parce que je me suis rendu compte que ce que les gens autour de moi – à l’école par exemple – pensaient connaître des indigènes n’était pas toujours vrai. Souvent, ils ont en une vision complètement exagérée voire mensongère. C’est ce que j’essaie de démystifier dans mes vidéos.

Par exemple, beaucoup de gens pensent que les indigènes reçoivent un salaire du gouvernement juste parce qu’ils sont indigènes. Cette rumeur est très ancrée, c’est pourtant faux. Mais je pense que certains préfèrent croire à cela que de s’imaginer qu’un indigène peut avoir un vrai travail, un salaire, vivre en ville et avoir de l’argent pour louer son propre appartement. Derrière cela, il y a l’idée fortement répandue que les indigènes ne sont pas capables de réussir par eux-mêmes.

Au Brésil, certains s’imaginent encore qu’être indigène c’est uniquement porter une coiffe de plumes et vivre dans un village. En fait, tout ce qui nous concerne se rapporte nécessairement au passé. Nous n’aurions donc pas le droit d’utiliser les nouvelles technologies, d’avoir un portable ou un ordinateur. Pourtant, la culture indigène s’est muée avec le temps !

"YouTube est une nouvelle façon de lutter et de parler par nous-mêmes"

Je crois que ce manque de connaissances est notamment lié à l’enseignement qui est dispensé à l’école. Quand j’étais au collège, il n’y avait dans les livres qu’une ou deux pages qui parlaient des indigènes et très souvent, ces pages se référaient à l’époque coloniale.

Parfois, je reçois des commentaires comme : "Tu devrais être dans la forêt !", "Ah, les indigènes luttent pour leurs terres et toi, tu fais des vidéos sur YouTube ?!" Or, je pense que YouTube est une nouvelle façon de lutter et, surtout, de parler par nous-mêmes. Tout comme les chanteurs indigènes qui diffusent leurs musiques en langue native sur Internet : ça aussi, c’est lutter.

Mes vidéos, et celles d’autres YouTubeurs, permettent de donner de la visibilité à nos communautés et ainsi d’ouvrir des portes pour les suivants : on montre aux jeunes indigènes qu’ils ne sont pas prisonniers des stéréotypes, qu’ils peuvent devenir qui ils veulent. 

Au Brésil, les communautés indigènes se battent depuis des années pour la "démarcation" de leurs terres, un droit qui a été inscrit dans la Constitution dès 1988, à la fin de la dictature militaire (1964-1985). Ce processus vise à délimiter et donc à rendre "inaliénables" leurs terres, les protégeant ainsi des propriétaires fonciers et des entreprises qui exploitent les ressources naturelles. 

"Tu es Indienne… mais tu prends le métro ?"

Comme Cristian Wariu, plusieurs jeunes indigènes se sont lancés sur YouTube pour tacler, tantôt avec humour, tantôt avec pédagogie, la vision erronée que peuvent avoir certains Brésiliens des indigènes.

Dans une vidéo de dix minutes diffusée sur YouTube, l’influenceuse Ellora Haonne, et l’activiste indigène Katú Mirim, ironisent quant à elles sur les questions à "ne pas poser" lorsque l’on rencontre une personne indigène au Brésil. Parmi celles-ci : "Tu es Indienne, mais tu prends le métro ?", ou "Pourquoi tu n’as pas une ‘tête d’Indienne’ ?", ou encore "Est-ce que les Indiens sont sales ?". Entre elles, les deux jeunes femmes en rient, mais le fond de vérité est bien présent, comme le souligne Katú Mirim :

Ce racisme est super sérieux. Imaginez que vous posez ces questions à une personne noire […], si vous changez le contexte, vous allez comprendre à quel point c’est raciste. 

Katú Mirim insiste également sur l'utilisation du terme "indigène" et non "indienne" :

Quand vous dîtes 'indien', ce mot arrive avec beaucoup de stéréotypes et il se réfère à quelque chose de 'tribal', 'sauvage' [...] indigène signifie que l'on est originaire de sa terre.



Cette dernière a d’ailleurs sa propre chaîne, "Vlog Katú". En février 2018, elle s’est fait remarquer avec une vidéo questionnant le fait de se "déguiser en ‘Indien’" pour aller à une fête ou au carnaval.


"Je ne suis pas en plastique, tu peux toucher !"

Une autre YouTubeuse, Ysani Kalapalo, dédiait une vidéo en août 2018 aux clichés "physiques" attribués aux indigènes. Elle y évoque notamment les remarques qu’elle reçoit sur les "cheveux lisses des indigènes". "On n’a pas tous les cheveux lisses !", s’insurge-t-elle.


Dans cette même vidéo, Ysani Kalapalo moque aussi les personnes qui lui demandent si elle est "vraiment Indienne" : "Une fois j’ai répondu 'je ne suis pas en plastique, tu peux toucher !' "

Mais ces chaînes lancées par de jeunes indigènes du Brésil ne permettent pas seulement de combattre les préjugés. Dans la deuxième partie de cet article, plusieurs YouTubeurs expliquent comment ces vidéos publiées en ligne sont à la fois un moyen de contourner la faible représentation de leur communauté dans les médias et de "préserver" de l’oubli les traditions indigènes. 

>> Lire sur Les Observateurs de France 24 : Au Brésil, YouTube comme moyen "de médiatiser les cultures indigènes" (2/2)