Ils ont entre 20 ans et 35 ans et représentent la nouvelle génération des ethnies Xavante, Baniwa ou encore Pitaguary. Depuis leurs villages ou de grandes villes brésiliennes, ces jeunes indigènes se sont emparés de YouTube pour lutter contre la désinformation et "démystifier" leurs peuples, souvent peu connus et stigmatisés. Avec des vidéos pédagogiques, artistiques ou des entretiens filmés, ces YouTubeurs entendent renouveler le combat des indigènes du Brésil pour leurs droits, mais aussi ouvrir un nouvel espace médiatique pour documenter leurs cultures et "éviter qu’elles ne disparaissent".

Dans la première partie de cet article, Cristian Wariu, un jeune YouTubeur indigène de 20 ans, raconte comment il tente de combattre les stéréotypes dont est victime sa communauté. Comme lui, d’autres YouTubeurs taclent, parfois avec humour, les clichés auxquels ils font régulièrement face.

>> Lire sur Les Observateurs de France 24 : Les jeunes indigènes du Brésil s’emparent de YouTube pour démonter les clichés racistes (1/2)

Des vidéos de peintures corporelles aux entretiens avec des cinéastes indigènes ou des leaders culturels, YouTube est devenu pour de nombreux jeunes indigènes du Brésil une plateforme idéale pour raconter "eux-mêmes" leurs histoires.

Denilson Baniwa, du peuple Baniwa, a été l’un des premiers à se lancer en tant que YouTubeur indigène, constatant qu’aucune chaîne YouTube n’était dédiée aux peuples indigènes. En 2016, il diffuse notamment une série de vidéos pour "parler des indigènes d’aujourd’hui" et "inspirer les indigènes qui ont accès à Internet à créer leurs propres espaces médiatiques".

"Il est important de 'construire' une nouvelle image de nos peuples et de les valoriser"

Je suis né sur la terre du "Rio Negro", en Amazonie. J’ai quitté cette région pour vivre en ville, à Rio de Janeiro, où je travaille comme communiquant. Avec des amis, nous avons d’abord monté une radio, la Rádio Yandê, pour délivrer une autre information, loin des stéréotypes diffusés par les grands médias brésiliens. Je suivais beaucoup de chaînes YouTube sur le cinéma, la culture et un jour, je me suis mis en tête de trouver des YouTubeurs indigènes. Malheureusement, je n’en ai pas trouvé. J’ai eu l’idée de commencer ma chaîne et de lancer un appel aux jeunes indigènes pour qu’eux aussi partagent leur culture et donnent de la visibilité à leur peuple.

Aujourd’hui, je me concentre davantage sur des entretiens avec des artistes indigènes : des auteurs de littérature ou des producteurs de films, par exemple. Car si elle est très peu connue au Brésil, la production culturelle indigène est riche. Et je pense qu’il est important d’en parler pour "construire" une nouvelle image de nos peuples et surtout de les valoriser. YouTube est devenu un moyen de médiatiser les luttes et les cultures indigènes.

"Se défaire des anthropologues qui parlent pour nous"

C’est aussi le lieu où l’on peut se défaire de ce que j’appelle notre "tutelle", c’est-à-dire ces anthropologues qui parlent pour nous depuis des années. Cette période est révolue et c’est à nous de nous raconter.

Néanmoins, en commençant à faire mes vidéos, je me suis rapidement senti dérangé par le fait d’avoir appelé des jeunes à se lancer. La réalité derrière cette exposition sur Internet est très dure : dans les commentaires, je reçois 50 % d’insultes. Il y a des gens qui viennent sur mon profil pour me dire des choses comme "un bon Indien est un Indien mort". C'est une preuve que notre exposition médiatique dérange.

Ce qui me rassure, c’est que j’ai aussi régulièrement des messages de professeurs des écoles qui m’interrogent sur certains points et qui montrent mes vidéos à leurs classes. C’est important pour rattraper aussi le manque d’enseignement à l’école sur ces questions-là.

Parmi les jeunes YouTubeurs qui ont été inspirés par Denilson Baniwa, se trouvent notamment Benicio Pitaguary, 26 ans. Depuis 2016, sur sa chaîne, il fait découvrir les différentes peintures traditionnelles corporelles, propose de visiter des musées et lieux de mémoire indigènes ou encore d’embarquer son audience sur des chemins de randonnée méconnus sur les terres de son peuple.

"Je pense aussi que filmer, c’est préserver de l’oubli"

Également contacté par notre rédaction, il assure que ces vidéos sont aussi un moyen de lutter "contre l’oubli" du patrimoine indigène :

En créant cette chaîne, je voulais permettre à d’autres jeunes indigènes de voir ce dont les médias ne parlent pas. C’est un moyen pour nous d’échanger sur nos cultures : par exemple, je fais beaucoup de vidéos de peintures corporelles et certaines personnes me demandent d’expliquer mes techniques.

J’ai envie de dire à ceux qui me suivent qu’il faut qu’on soit fier de nos cultures, même si elles sont stigmatisées. Je pense aussi que filmer, c’est préserver de l’oubli. Nos histoires et nos savoir-faire sont fragilisés aujourd’hui parce qu'ils ne se transmettent plus de la même manière. Je crois que c’est à nous les jeunes de documenter nos cultures pour éviter qu’elles ne disparaissent.

 


"Avant, tout passait par l’oral"

Wariu, YouTubeur de l’ethnie Xavante, est lui aussi conscient de la responsabilité de sa génération dans la conservation des traditions indigènes.

Avant, tout passait par l’oral et les coutumes étaient transmises par les plus anciens aux jeunes. Aujourd’hui, nous avons un double rôle : transmettre et préserver.

Au Brésil, les communautés indigènes se battent depuis des années pour la "démarcation" de leurs terres, un droit qui a été inscrit dans la Constitution dès 1988, à la fin de la dictature militaire (1964-1985). Ce processus vise à délimiter et donc à rendre "inaliénables" leurs terres, les protégeant ainsi des propriétaires fonciers et des entreprises qui exploitent les ressources naturelles. 

Le premier jour de son mandat, mardi 1er janvier, le président brésilien Jair Bolsonaro a pris une mesure polémique en plaçant sous la tutelle du ministère de l'Agriculture la démarcation des terres. Auparavant, elle était régulée par la Fondation de l'Indien (Funai). Pour les défenseurs de la cause indigène, ce transfert de compétences dans la démarcation des terres revient à livrer ces territoires ancestraux aux géants de l'agrobusiness.

>> Lire la première partie de cet article : Les jeunes indigènes du Brésil s’emparent de YouTube pour démonter les clichés racistes (1/2)

Cet article a été écrit par Maëva Poulet (@maevaplt).