Au moins 58 migrants sont morts noyés dans la mer Rouge, au large de Djibouti, le 29 janvier dernier. Ces hommes, femmes et enfants éthiopiens espéraient rejoindre l’Arabie saoudite via le Yémen et y trouver une vie meilleure. Survenu à 500 mètres des côtes, ce drame aurait pu être évité si les victimes avaient su nager, explique notre Observateur, qui a participé aux opérations de secours et à l’enterrement des corps.

Une centaine de migrants éthiopiens ont tenté leur chance sur les eaux de la mer Rouge le 29 janvier dernier, à bord d’un bateau en bois de sept mètres de long. Ce bateau, surchargé et mis en difficulté par des vents forts, a chaviré vers 4 h du matin. Seules 16 personnes ont réchappé du drame.

Photo prise par notre Observateur sur la plage de Godoria.

Comme notre Observateur Ahmed Mohamed Kamil le racontait en juillet 2018, Djibouti, et plus particulièrement la petite ville côtière d’Obock, sont ces dernières années le théâtre de flux migratoires accrus en provenance d’Éthiopie, d'Érythrée et de Somalie. Les ressortissants de ces pays de la corne de l’Afrique y transitent dans l’espoir de rejoindre l’Arabie saoudite, où leur a été promis une vie meilleure.

Sur cette route migratoire méconnue, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a comptabilisé environ 18 000 passages par Djibouti entre octobre et novembre 2018. Ce chiffre assez large de l’OIM peut inclure plusieurs fois le même individu, si celui-ci est passé par plusieurs points de passages répartis sur le territoire.

LIRE SUR LES OBSERVATEURS >> À Djibouti, le calvaire oublié des migrants éthiopiens en route pour le Yémen

 

"Ces gens auraient pu s'en sortir s'ils avaient su nager"

Ancien passeur, désormais repenti et représentant du Croissant-Rouge djiboutien à Obock, notre Observateur Ahmed Mohamed Kamil a pu constater qu’une majeure partie des passagers de ce bateau ont perdu la vie. Aux côtés des gardes-côtes, des gendarmes et des autorités locales, il a secouru les survivants et enterré les corps des victimes, que la mer a rejetés sur la plage de Godoria dans les quatre jours qui ont suivi le drame.

Photo prise par notre Observateur sur la plage de Godoria.
 
Le bateau a fait naufrage à seulement 500 mètres du rivage, sur la plage de Godoria. C’est un lieu de départ vers le Yémen connu des migrants et des passeurs, qui facturent la traversée 5 000 francs djiboutiens, soit 25 euros, par personne.

D’après les témoignages des survivants avec qui j’ai pu discuter, deux facteurs ont causé cette catastrophe : le bateau était prévu pour 80 personnes maximum, mais le passeur et son assistant ont forcé tous les migrants présents ce soir-là à monter à bord et ils étaient une centaine. En plus, les vents étaient très forts.

Dans les quatre jours qui ont suivi le naufrage, on a récupéré 58 corps échoués sur la plage, dont celui du passeur yéménite, et sauvé 16 survivants qui avaient réussi à s’accrocher à des bidons et à rejoindre le rivage. L’immense majorité de ces migrants ne sait pas nager, c'est pour ça que beaucoup se sont noyés. Je pense que s'ils avaient su nager, ils auraient pu s’en sortir.

Ces derniers sont soit rentrés en Éthiopie, ou attendent à Obock une nouvelle chance de traverser. Tous les passagers de ce navire étaient des Éthiopiens oromos [ethnie majoritaire dans ce pays, NDLR] et parmi eux se trouvaient de nombreuses femmes et enfants. Enterrer tous ces corps était psychologiquement pénible, j’ai eu du mal à dormir et fait beaucoup de cauchemars dans les jours qui ont suivi le naufrage. Mais c’est bien évidemment notre devoir. En plus des autorités, des dizaines d’habitants d’Obock nous ont aidé à les enterrer.

Selon l’Organisation internationale pour les migrations, qui porte assistance aux migrants à Djibouti et produit des données statistiques sur leur présence dans ce petit pays, au moins 199 migrants ont perdu la vie au large d’Obock depuis 2014.

Dans l’attente d’obtenir plus de détails sur les circonstances du naufrage et les opérations de secours qui ont suivi, la rédaction des Observateurs a adressé des demandes d’interview à la gendarmerie nationale et aux gardes-côtes djiboutiens. Nous publierons leurs réponses quand elles nous parviendront.

Cet article a été écrit par Liselotte Mas (@liselottemas).