À bord de leurs voitures aux moteurs améliorés qui dégagent d’épais nuages de fumée, les contrebandiers iraniens se sont emparés d’Instagram pour vanter leurs pointes à plus de 200 km/h et leurs courses-poursuites avec la police. L’un d’entre eux a accepté de témoigner auprès de notre rédaction. Derrière ces vidéos façon "bad boy" se cache la réalité d’hommes et de femmes souvent obligés de se lancer dans cette activité extrêmement dangereuse faute de trouver un emploi décent.

Dans la première partie de cet article, nous avons détaillé comment les trafiquants modifiaient leurs voitures pour en faire des bolides multi-options : cliquez sur ce lien.

Farshid (pseudonyme) a 30 ans et il se décrit comme un "shoti" iranien – un chauffeur qui fait passer clandestinement des marchandises illicites dans une berline qu’il a entièrement remaniée. Il habite dans l’ouest de l’Iran mais n’a pas souhaité nous préciser le nom de sa ville.

"Nous mettons les moteurs en marche et ensuite, nous ne nous arrêtons pas"

Nous ne voyageons pas seuls. Il est plus sûr de voyager en convoi et cela permet de transporter plus de marchandises. En général, il y a huit ou dix voitures. Nous utilisons tous de fausses plaques d’immatriculation pour que la police ne puisse pas nous localiser. Parmi les règles, il y a celle de ne pas s’arrêter. Nous mettons les moteurs en marche et ensuite, nous ne nous arrêtons jamais. Nous traçons jusqu’à notre destination. Même si quelque chose arrive à l’un d’entre nous, les autres doivent continuer à rouler.

Un convoi de “shotis”.

Nous avons une voiture de tête qui reste 5 à 10 minutes à l’avant du convoi. Le conducteur ne transporte aucune cargaison et son travail consiste à surveiller les points de contrôle de la police. Il reçoit le même salaire que les autres.

Il faut environ six heures aux citoyens ordinaires pour arriver à Téhéran depuis notre ville, mais nous, nous livrons nos marchandises en deux heures et demie. Pour cela, il faut rouler à une vitesse supérieure à 200 km/h. Parfois, la police se met à nos trousses, mais seulement quelques minutes. Elle ne peut pas nous suivre et donc abandonne. Et puis nous sommes trop nombreux pour les agents.

"Si vous passez devant la police à cette vitesse, la police ne peut rien faire." Dans cette vidéo, des “shotis” qui se trouvent avec des migrants afghans à bord passent un poste de contrôle de police. Ils vont si vite que la police n’a pas le temps de réagir.

J’ai une machine à fumée sur ma voiture, mais je n’ai pas encore eu l’occasion de l’utiliser. Ces machines sont plus utiles durant la journée, lorsque l’on conduit plus lentement.

"Plus c’est risqué, plus nous sommes payés"

La plupart des "shotis" sont comme moi : ils ont un autre boulot mais il ne leur suffit pas. J’en connais trois ou quatre qui travaillaient dans des usines qui ont fermé. Certains étaient fermiers, d’autres chauffeurs de taxi, comme moi. Nous avons généralement entre 25 et 40 ans. Dans notre groupe, il n’y a aucune femme. Mais je sais qu’il y en a dans d’autres régions parmi les "shotis".

Nous avons parfois beaucoup de travail. Pour ma part, je vais à Téhéran deux ou trois fois par semaine. Parfois, ce n’est que deux fois par mois. Quant à notre salaire, il dépend de la cargaison et de la distance. Je reçois environ 500 000 tomans [40 euros] pour faire passer des robes de contrebande de la frontière vers une ville voisine en Iran, et près de 10 millions de tomans [750 euros] si je transporte des téléphones portables ou de l’alcool vers Téhéran. Il est risqué d’avoir une cargaison de téléphones portables car si la police nous arrête, l’amende est énorme. En somme, plus c’est risqué, plus nous sommes payés.

Une voiture remplie de marchandises de contrebande.

Un “shoti” transportant des boissons alcoolisées.

Avant de devenir "shoti", je gagnais environ 800 000 tomans par mois [61 euros]. Depuis que j’ai commencé, il y a un an, je n’ai jamais reçu moins de 1,5 million de tomans par mois [115 euros]. Mais la maintenance de nos voitures coûte cher. Je dois changer de pneus tous les deux ou trois mois et l’huile encore plus régulièrement.

Dans ma ville, tout le monde sait que je suis un "shoti". Ce n’est pas un tabou. Il n’y a pas d’emploi donc je n’ai pas vraiment d’autres options.

"Dans nos groupes sur Telegram, il y a toutes les semaines des annonces de décès"

Selon la loi iranienne, les amendes pour contrebande dépendent de la valeur et de la nature des marchandises transportées et peuvent atteindre dix fois la valeur de la cargaison. Si la valeur des biens dépasse 100 millions de tomans [7 700 euros], nous risquons jusqu’à cinq ans de prison. Dans le cas d’une récidive, le véhicule peut aussi être confisqué.

Les trouillards ne peuvent pas devenir "shotis". Lorsque vous conduisez à 200 km/h, vous ne pouvez même pas voir les marques au sol sur la route. Il faut être un sacré conducteur. C’est dangereux, et c’est pourquoi nous sommes si bien payés : nous risquons nos vies. Dans nos groupes sur Telegram, il y a toutes les semaines des annonces de décès. Et chaque mois, il y a quatre ou cinq accidents de voiture dans notre seule région.

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“Deux amis, deux frères”, indique la légende. Dans les commentaires, des internautes précisent que deux hommes de la province du Baloutchistan, près de l’Afghanistan, ont été tués dans un accident de voiture alors qu’ils transportaient illégalement du carburant.

Il est vrai qu’au bout d’un temps, vous vous habituez à conduire à une vitesse folle. Après cela, il est même difficile de se remettre à conduire lentement. Mais au fond de moi, j’ai peur pour ma peau. Je pense que c’est vrai pour beaucoup d’entre nous, mais nous n’en parlons jamais. Chaque fois que je pars, ma fiancée ne ferme pas l’œil de la nuit. Elle reste éveillée en attendant que je lui envoie un message lui disant que je suis bien arrivé. Sur la route, j’ai parfois des visions de ma propre mort et je me dis alors que ce sera la dernière fois. Mais lorsque que je consulte mon compte bancaire et que je réfléchis à combien d’argent il me faut pour mener une vie décente, je me rappelle que je n’ai pas d'autre choix.

Il n’existe pas de statistiques sur le nombre exact de "shotis" en Iran. Dans un de ses rares communiqués sur le sujet, la police de la province de Bushehr, dans le sud du pays, déclarait avoir temporairement saisi 7 500 voitures de "shotis" au cours de l’année 2016 et les avoir gardées une semaine chaque fois. Contactée à ce sujet, la police iranienne n’a pas répondu à nos sollicitations. Nous publierons sa réponse si elle nous parvient.

Cette vidéo montre la police tenter de rattraper des “shotis”. À 0:15, un policier s’énerve : “Cette merde ne peut pas aller plus vite”. À 0:27 et 0:29, un autre policier tire deux fois sur les pneus arrière de la voiture, le chauffeur perd le contrôle de son véhicule et finit par être arrêté.
 

Dans cette vidéo, la police confisque la voiture d’un “shoti” remplie d’alcool. De fausses plaques d’immatriculation se trouvent également à bord.
 
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Cet article a été écrit par Ershad Alijani.