À bord de leurs voitures aux moteurs améliorés qui dégagent d’épais nuages de fumée, les contrebandiers iraniens se sont emparés d’Instagram pour vanter leurs pointes à plus de 200 km/h et leurs courses-poursuites avec la police. L’un d’entre eux a accepté de témoigner auprès de notre rédaction. Derrière ces vidéos façon "bad boy" se cache la réalité d’hommes et de femmes souvent obligés de se lancer dans cette activité extrêmement dangereuse faute de trouver un emploi décent.

Ils se font appeler les "shotis". En Iran, ces chauffeurs roulent à toute allure d’une ville à l’autre à bord de voitures aux puissants moteurs pour transporter de l’alcool – interdit en République islamique – ou faire passer toutes sortes de produits de contrebande des régions frontalières vers le centre du pays. L’alcool vient de l’ouest, près de la frontière avec le Kurdistan irakien, les téléphones portables et autres marchandises coûteuses viennent des pays du Golfe, au sud. À l’est, en provenance d’Afghanistan, ce sont des migrants et de l’opium qui sont acheminés en Iran. Les trafiquants introduisent également de manière illégale des cigarettes mais aussi des robes, des chaussures, des compléments alimentaires pour la musculation, des appareils ménagers ou encore des jouets.

Un "shoti" déboulant à toute vitesse sur une route. Sur le compteur, à 0:53, il est indiqué qu’il roule à 200 km/h.

Comme les "bootleggers" (contrebandiers) pendant la prohibition aux États-Unis (1920-1933), les "shotis" utilisent des voitures ordinaires dont ils changent les moteurs pour en améliorer les performances et ainsi rouler à plus de 200 km/h tout en transportant de lourdes charges. Sur les réseaux sociaux, et notamment sur l’application de messagerie sécurisée Telegram, ils se vantent publiquement de leurs dangereuses courses et diffusent même quelques astuces pour débrider des moteurs.
Une autre vidéo publiée sur Instagram par un "shoti".

"Pimp My Ride" à la mode iranienne

À première vue, les voitures des "shotis", souvent des Peugeot 405 et 406 de fabrication iranienne ou des berlines Samand, paraissent tout à fait normales. Mais leurs moteurs de 1,8 litre sont remplacés par des moteurs de 2,4 litres et leurs convertisseurs catalytiques enlevés, ce qui augmente la puissance du véhicule. Quant au système de suspension arrière, il est amélioré dans le but de transporter des charges pouvant aller jusqu’à une tonne.

Une voiture bricolée par un "shoti", avant et après.

Les "shotis" ajoutent également des "machines à fumée" sur leurs véhicules, dans le but d’aveugler les policiers et les douaniers qui souhaiteraient les poursuivre. Il leur suffit d’appuyer sur un bouton situé sous le tableau de bord pour déclencher un épais nuage de fumée blanche provenant d’un générateur à l’arrière de la voiture. Sur certains véhicules, ils désactivent également les phares arrière, compliquant la tâche de ceux qui entameraient une course-poursuite derrière eux dans la nuit.

"Échapper à la police avec une machine à fumée". Cette vidéo, postée sur Instagram, montre une voiture roulant à grande vitesse et laissant derrière elle une épaisse traînée de fumée blanche.

Elle montre un "shoti" en train d'activer sa machine à fumée pour semer la police.

Sur cette photo, un trafiquant montre les deux petites manettes installées dans sa Peugeot. L’une sert à désactiver les feux arrière, l’autre déclenche la machine à fumée.

Dans une vidéo publiée par un "shoti", on peut voir qu’il transporte des herses (instruments hérissés de pointes verticales). Elles sont utilisées pour barrer la route.

Le comportement des "shotis" pose question, notamment parce qu’ils transportent également des migrants venus pour la plupart d’Afghanistan, dans ces conditions extrêmement dangereuses. Les accidents et les morts ne sont pas rares, explique d’ailleurs un "shoti" dans la seconde partie de notre article.

Chauffeur de taxi le jour, "shoti" la nuit

Un "shoti", Farshid (pseudonyme), a accepté de témoigner auprès de la rédaction des Observateurs de France 24. Ce trentenaire, qui assure vivre dans l'ouest de l'Iran, explique s'être mis à la contrebande pour des raisons financières :

Je suis chauffeur de taxi la journée, et le soir, je suis "shoti". J’ai commencé il y a un peu plus d’un an. Je voulais me marier avec ma copine mais je ne gagnais pas assez d’argent et je pouvais à peine louer une maison décente. Un collègue m’a proposé de devenir "shoti". Je n’ai pas hésité. J’ai d’abord bricolé ma voiture : pour les suspensions arrière, j’ai pris les ressorts d’un vieux camion Nissan, j’ai enlevé le catalyseur puis j’ai ajouté une machine à fumée et un bouton permettant d’éteindre les feux à l’arrière. Cela m’a coûté environ trois millions de livres [230 euros].

Dans la seconde partie de ce témoignage, Farshid évoque les dangers de cette activité, mais aussi son impossible retour à une "vie normale".

>> Lire sur les Observateurs de France
 24 : "Courses-poursuites et moteurs débridés : à 200 km/h, les trafiquants iraniens "voient la mort" (2/2)"

Cet article a été écrit par Ershad Alijani.