Trois étudiants et un policier ont été tués dimanche 27 janvier dans une manifestation à l’Université de Lubumbashi (Unilu), dans le sud-est de la République démocratique du Congo. Un officier de police est visé par une enquête. Sur place, nos Observateurs saluent la réponse rapide des autorités, mais dénoncent pour certains une "habitude à la violence" de la part des forces de l’ordre.

Plusieurs étudiants de l’Université de Lubumbashi (Unilu) se sont rassemblés dimanche 27  janvier au matin pour entamer une marche. Partis du campus universitaire, ils se sont d’abord dirigés vers le rectorat pour demander le rétablissement de l'accès à l'eau et à l'électricité, coupées depuis le vendredi.

Selon nos Observateurs sur place, ils ont ensuite pris la route du centre-ville de Lubumbashi, en direction de la résidence du gouverneur du Haut-Katanga, à qui ils ont également demandé la révision à la baisse de leurs frais d’études.


Sur le chemin du retour, ces étudiants ont été pris pour cibles par des policiers qui ont tiré des gaz lacrymogènes et procédé à des tirs de sommation pour les disperser. Selon le dernier bilan provisoire établi par la présidence, quatre personnes sont mortes, dont trois étudiants et un policier.

"La police s’est habituée à la violence"

Alfred (pseudonyme) est étudiant à l’Unilu. Il a participé à la marche et dénonce la répression abusive de cette manifestation aux revendications "légitimes".
 
Cela faisait trois jours que nous n’avions ni eau ni électricité sur le campus. Certains étudiants n’ont pas pu se faire à manger ! Dimanche, en voyant que rien n’était résolu, nous avons donc décidé de manifester pour demander à ce que ce soit résolu. Nous voulions également présenter au Gouverneur notre mécontentement face à la hausse des frais académiques. Mais pendant notre marche, la police a ouvert le feu : c’était un champ de bataille ! Je suis très touché pour mes camarades, décédés uniquement car on réclame un droit tout à fait légitime. Mais, en même temps, je savais, en allant manifester, que la police pouvait nous bloquer la route, et j’ai le sentiment que chaque manifestation peut dégénérer.

Contacté par notre rédaction, notre Observateur Adrien Ambanengo, blogueur à Lubumbashi, s’étonne lui aussi de l’intervention de la police. "Leurs méthodes sont très mauvaises. Je pense que cela devrait être possible d’encadrer une manifestation d’étudiants sans en arriver à des tirs", explique-t-il. Ces violences traduisent à son sens également un "manque de coordination" avec les brigades estudiantines qui se trouvent dans le campus : "La police et la brigade auraient pu se coordonner pour un retour dans le calme. On a finalement l’impression que la police s’est habituée à la violence", souligne Adrien Ambanengo.

Sur Twitter, le mouvement citoyen "La Lutte pour le changement" (Lucha) est allé dans le même sens en évoquant une "violence ordinaire" de la part des forces de l’ordre, tout en se félicitant de la réponse rapide du gouvernement. 

"Il y a également un signal fort de la part du gouvernement"

Pour Didier Mukaleng, journaliste et également Observateur à Lubumbashi, le récit des événements de dimanche mérite toutefois d’être "nuancé" :
 
Dimanche, je suis sorti, alerté par les coups de feu. Les étudiants étaient extrêmement en colère, certains ont même essayé de me prendre mon matériel. J’en ai vu certains s’en prendre également aux forces de l’ordre. En ce qui concerne les violences, il y a deux récits. D’abord, celui largement relayé par les étudiants, qui expliquent qu’en rentrant au campus, la police s’en ait pris à eux. Et puis, il y a une autre version que j’ai eue, plus proche cette fois de celle du Gouverneur et de certains défenseurs des droits avec qui j’ai pu discuter. Cette deuxième version insiste sur le fait que les étudiants ont vandalisé des biens privés en rentrant sur le campus.


Ce sont probablement ces casseurs - même si j’ai aussi vu des manifestants pacifiques de mon côté - qui ont entraîné une intervention policière. Mais il faut savoir que dans l’ancien système [le gouvernement de Joseph Kabila, NDLR], la police était très puissante, et on peut y voir une forme de continuité de cela. Effectivement, ces tirs de sommation pourraient faire partie "d’actions ordinaires" de la police, ce n’est pas peut être pas exagéré d'avancer cela. Mais je crois qu’il y a également un signal fort de la part du gouvernement. Avant, on félicitait la police d’avoir ramené l’ordre, même si elle avait fait usage de la force. Là, la présidence a condamné ces violences avec un discours ferme.

La présidence promet de faire respecter la "rigueur de la loi"

Dans un communiqué dimanche, le directeur de cabinet du nouveau président de la RDC, Félix Tshisekedi, a en effet annoncé l’ouverture d’une enquête "diligentée par le gouvernement sans délai" et assuré que le ministre de l’ESU (Enseignement supérieur et universitaire) serait entendu afin "d’établir les responsabilités".


"Selon les rapports concordants, un commissaire supérieur principal de la Police nationale congolaise, nommé Yaweh Bertin, a ordonné de tirer sans sommation sur les paisibles étudiants alors qu'ils sortaient d'une audience avec le Gouverneur", poursuit le texte. Cet officier sera "déféré devant la justice militaire afin de subir la rigueur de la loi".

La présidence note par ailleurs que la décision ministérielle portant sur le réajustement des frais académiques était “suspendue”. Après les manifestations de dimanche, la fourniture d’eau et d’électricité a également été rétablie sur le campus de l’Unilu.


Mais lundi matin, les étudiants sont retournés dans la rue, notamment pour dénoncer le coût des transports. Dans le centre-ville de Lubumbashi, les commerces et entreprises avaient précipitamment fermé par peur de nouveaux affrontements. Le calme est finalement revenu dans l’après-midi.


Ce mardi encore, les étudiants ont entamé leur troisième jour de manifestation, cette fois notamment pour demander justice pour leurs camarades décédés.