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Le sujet pourrait presque être qualifié de banal tant il est récurrent, si toutefois il n’était pas aussi grave : encore une fois, la zone industrielle chimique de Gabès, dans le sud-est de la Tunisie, est à l’origine de rejets qui alarment, à juste titre, la population qui vit dans la crainte des conséquences sanitaires et écologiques des activités de ce complexe.

En cette matinée du mardi 22 janvier, c’est une fumée orange-jaunâtre qui s’est échappée des cheminées de l’une des usines du complexe industriel du Groupe chimique tunisien (GCT), provoquant des cas de difficultés respiratoires. Il s’agit d’une entreprise publique, qui a implanté un de ces complexes à proximité de la ville de Gabès, à 400 kilomètres au sud de Tunis, en 1972, et qui produit, exporte et traite le phosphate naturel pour le transformer en engrais chimique destiné à l’agriculture intensive.

Vidéo tournée mardi, montrant la fumée s'échappant d'une cheminée de l'usine du GCT.

Vidéo tournée en direct, avec la mention "Ghannouch maintenant", Ghannouch étant une petite commune de l'agglomération de Gabès.

À la gare de transport de marchandises et de phosphate de Ghannouch, près de la ville de Gabès, les pompiers sont intervenus pour secourir des employés qui ont souffert d’une détresse respiratoire, après l’émanation de gaz des cheminées de l’usine.

Le lendemain, deux manifestations ont eu lieu, l’une à Gabès, l’autre à Tunis, réunissant les habitants en colère :

Vidéo de la manifestation qui a eu lieu, l'après-midi du mercredi 23 janvier, à Gabès. Parmi les slogans criés par les participants, on entend : "Le peuple veut le démantèlement des unités !" et "Gabès, Gabès, tu es opprimée par la pollution et le gouvernement !"

En août 2018, des centaines de poissons avaient été empoisonnés à Chott Essalem, toujours à proximité de la zone industrielle du GCT, à cause d’une opération de dégazage.

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"On nous promet des mesures qui n’arrivent toujours pas"

Khayreddine Debaya est l’un des coordinateurs de la campagne "Stop Pollution", qui se mobilise depuis 2012 dans l’objectif de mettre fin à toutes les formes de pollution dans la région de Gabès.
 
Il ne s’agit pas de la première fuite de gaz depuis le complexe chimique. Un incident similaire est arrivé en 2017, et les enfants d’une école voisine ont eu des difficultés respiratoires. Cela arrive en général en matinée, quand le redémarrage de l’unité ne se passe pas très bien. La plupart du temps, c’est de la fuite de dioxyde de soufre, qui émane de l’unité d’acide sulfurique. Cette fois, c’était du dioxyde d’azote, qui émanait de l’unité d’ammonitrate.

Le dioxyde d’azote est un gaz émis en cas de combustion, notamment par les moteurs à combustion (moteurs Diesel) et dans la production industrielle. Il a des effets sur l’environnement mais également sur l’appareil respiratoire des personnes qui s’y trouvent exposées à doses élevées (irritation, voire suffocation), ainsi que des effets cardiovasculaires.
 
Les émanations de gaz depuis les cheminées de l’usine sont permanentes. D’habitude, les doses sont faibles, alors ça ne se voit pas, même s’il y a toujours une odeur qui flotte dans l’air. Mais cette fois, le volume était tellement important qu’on le voyait s’échapper de l’usine. C’était une véritable vision d’horreur.

L’Agence nationale de protection de l’environnement (ANPE) a reconnu l’incident du mardi 22 janvier. Dans un communiqué officiel, elle se réfère aux déclarations de l’unité de production de l’usine qui reconnaît que d’importantes émanations de gaz ont lieu à chaque redémarrage de l’unité, mais que "les conditions météorologiques" ce jour-là ont "contribué à ce que le gaz ne se dilue pas dans l’air", sans donner plus d’explications. L’ANPE affirme par ailleurs qu’elle a pris "toutes les mesures réglementaires nécessaires" à l’encontre de la société, sans toutefois dire lesquelles. Elle dit également avoir demandé à celle-ci de faire le nécessaire "afin que ce genre d’incident ne se reproduise pas".

Le communiqué de l'ANPE.

Ce n’est pas normal que l’ANPE reprenne les justifications du complexe chimique dans son communiqué. Parler de "conditions météorologiques" est ridicule, alors que nous savons tous que le GCT ne respecte pas les normes sanitaires [un documentaire diffusé en avril 2018 sur la chaîne franco-allemande Arte pointait du doigt le non-respect des normes écologiques par le GCT, NDLR]. L’agence ne cesse de promettre des mesures qui n’arrivent toujours pas.

Le 29 juin 2017, le Premier ministre tunisien Youssef Chahed a signé un programme visant à démanteler progressivement les six unités de production existantes pour les remplacer par une nouvelle zone industrielle conforme aux standards internationaux. Ce premier pas convainc Khayreddine Debaya de continuer la mobilisation :

Nous ne désespérons pas d’obtenir gain de cause et nous croyons sincèrement que notre mobilisation finira par payer. Avec la signature du projet de démantèlement, le gouvernement reconnaît officiellement le danger que constitue cette zone. Maintenant, il s’agit de mettre cette décision en application, et nous ne lâcherons rien jusqu’à ce que ça se fasse.
Article rédigé par Sarra Grira.