Des affrontements intercommunautaires ont fait plusieurs centaines de morts en territoire de Yumbi, dans la province de Mai-Ndombe, dans l’ouest de la RD Congo, à la mi-décembre. Les victimes ont été tuées par balles, à l’arme blanche ou encore brûlées, et des centaines de maisons ont été détruites. Le 16 janvier, l'ONU a annoncé un bilan provisoire d’au moins 890 morts. La rédaction des Observateurs de France 24 revient sur ce massacre.

Ce massacre s’est déroulé dans la ville de Yumbi, situé sur la rive gauche du fleuve Congo, et dans plusieurs villages des alentours. Cette zone est notamment peuplée par les communautés Batende (majoritaires) et Banunu (minoritaires). Selon Gentiny Ngobila, gouverneur de la province de Mai-Ndombe, environ 200 000 personnes vivent en territoire de Yumbi, dont environ 40 000 dans la ville du même nom.

Plusieurs photos ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux fin décembre, vraisemblablement prises dans la zone au moment du massacre et dans les jours suivants. Mais il a été difficile de vérifier la plupart d’entre elles, notamment en raison de la coupure d’Internet qui a touché l’ensemble de la RD Congo entre le 31 décembre – au lendemain de l’élection présidentielle – et le 19 janvier.

 

Qu’est-ce qui a déclenché la tuerie ?

Toutes les personnes interrogées par notre rédaction sont unanimes : c’est l’inhumation d’un chef coutumier Banunu à Yumbi, dans la nuit du 13 au 14 décembre, qui a mis le feu aux poudres. Une provocation, selon les Batende, qui assurent que les terres de Yumbi leur appartiennent.

Gentiny Ngobila, gouverneur de la province de Mai-Ndombe, lui-même de la communauté Batende, assure qu’à la suite de l’inhumation de leur chef coutumier, de jeunes Banunu auraient alors commencé à provoquer les Batende dans la rue, le 16 décembre au matin.

Les rivalités entre ces deux communautés sont anciennes, sur fond de conflits fonciers. Selon Gentiny Ngobila, elles remontent ainsi à 1943, à l’époque coloniale : "En 1963, il y avait déjà eu des centaines de morts lors d’affrontements entre Banunu et Batende. Dans cette zone, il suffit d’une étincelle pour déclencher les hostilités."

 

Le 16 décembre : la ville de Yumbi attaquée

Selon tous les témoignages récoltés par notre rédaction, les violences ont débuté dans la ville de Yumbi le 16 décembre, en début d’après-midi, avec l’arrivée d’hommes Batende équipés d’armes à feu et d’armes blanches.

"Des enfants qui n'arrivaient pas à suivre leurs parents ont été tués à la machette"

Jean P. (pseudonyme), 27 ans, est un étudiant à Kinshasa originaire de Yumbi. Banunu, il est membre de la famille du chef coutumier inhumé. Il était en vacances chez ses parents quand le massacre a eu lieu. Par peur de représailles, il a souhaité garder l’anonymat.
 
J’étais chez moi, au centre de la ville, quand on a entendu des balles vers l’entrée de la ville, à 14 h 30. On a alors vu des personnes fuir et des maisons brûler. Avec ma famille, nous nous sommes enfermés chez nous : nous avons des portes et des fenêtres métalliques que l’on peut fermer à clef, ce qui nous a sauvés.

Depuis les fenêtres, j’ai pu voir un peu ce qu’il se passait, notamment quelques assaillants : quatre hommes grands, sportifs, habillés en noir, masqués et équipés d’armes à feu. Ils tiraient sur les hommes et les jeunes garçons.

Derrière eux, il y avait une équipe d’hommes non masqués qui détruisaient les maisons, les brûlaient et achevaient à la machette ceux qui avait été touchés par balles. Ils tuaient aussi à la machette les enfants qui n’avaient pas réussi à suivre leurs parents qui s’enfuyaient. La plupart des personnes touchées par les balles étaient des hommes. Mais certaines femmes ont aussi été touchées, selon moi sans avoir été ciblées.

L’attaque a duré 1 h 45 environ. Quand je suis sorti de chez moi, j’ai vu une vingtaine de cadavres autour.

D’après des habitants avec qui j’ai échangé, une dizaine d’équipes composées d'une dizaine d’hommes, dont 4-5 équipés d’armes à feu – semblables à celle que j'avais vue –, ont ratissé la cité de Yumbi, soit une centaine d’assaillants armés. Beaucoup de personnes auraient également été tuées au niveau du fleuve Congo, alors qu’elles essayaient de fuir. Beaucoup de corps sont donc tombés à l’eau, emportés par le courant.


Le mode opératoire des assaillants de la cité de Yumbi décrit par Jean P. a été confirmé par le colonel Olivier Gasita, commandant en chef des opérations et administrateur du territoire de Yumbi par intérim depuis le 20 décembre (l’administrateur précédent ayant été tué lors de l’attaque). Ce dernier a mené, avec son équipe, de nombreux entretiens avec les survivants du massacre, qui lui ont décrit le même type d’hommes et d’organisation.


"Nous avons vu des personnes brûlées, blessées à la machette et par balles"

Michel B. (pseudonyme) est médecin à l’Hôpital général de référence de Yumbi, où il était au moment de l’attaque. Lui aussi a préféré garder l’anonymat pour des raisons de sécurité.
 
J’étais dans mon bureau quand l’attaque a commencé. Mais je n’ai rien vu ou entendu, car nos locaux sont à 3-4 km de l’entrée de la ville, où le massacre a commencé.

Quand ça a commencé, une partie de la population a trouvé refuge dans nos locaux. Ensuite, une centaine de blessés sont venus pour se faire soigner [82 selon le président de la société civile du territoire de Yumbi, NDLR]. Nous manquions cruellement de place, mais tout le monde était mobilisé : il y avait entre 30 et 40 infirmiers.

Nous avons vu des personnes brûlées, blessées à la machette et par balles d’armes de chasse. Une dizaine de blessés n’ont pas survécu, dont des femmes et des enfants : certains avaient de graves brûlures, d’autres ont perdu beaucoup de sang. De plus, certains sont arrivés déjà morts.


Cette photo, floutée par France 24, a circulé sur les réseaux sociaux avant la coupure d’Internet le 31 décembre 2018. Elle montre l’Hôpital général de référence de Yumbi, comme l’a reconnu Sophie Sabatier, de l’ONG Médecins sans frontières. On voit également des personnes blessées, ce qui semble indiquer qu’elle a été prise peu de temps après l’attaque.
 

Certains habitants sont également allés se réfugier à la paroisse et au centre de santé tenu par les sœurs catholiques dans la ville de Yumbi, tandis que d’autres ont rejoint les îlots du fleuve Congo.

Sur cette photo prise le 23 décembre, un prêtre est entouré de trois hommes en uniforme, probablement des militaires, devant l’église de la ville de Yumbi.
 

En représailles, des Banunu auraient alors incendié les maisons et un cimetière des Batende dans la ville de Yumbi dans la nuit du 16 au 17 décembre, selon le gouverneur de la province de Mai-Ndombe.

 

Les 17 et 18 décembre : des villages attaqués autour de la ville de Yumbi

Les 17 et 18 décembre, les villages voisins de Nkolo, Bongende et Kambandi ont également été attaqués par des hommes armés, des Batende selon le gouverneur de la province.

Par ailleurs, l’administrateur du territoire de Yumbi a été tué dans la ville de Yumbi, près du bureau de la Commission électorale nationale indépendante (Céni), toujours selon le gouverneur de la province. Une semaine plus tard, ce dernier a annoncé que les assassins de l’administrateur avaient d’ailleurs été arrêtés.

Le 18 décembre, trente militaires sont arrivés sur place pour rétablir l'ordre, selon RFI. Puis, le 20 décembre, des militaires envoyés depuis Kinshasa sont également arrivés, dirigés par le colonel Olivier Gasita, nommé commandant en chef des opérations et administrateur du territoire de Yumbi par intérim.

"La ville de Yumbi était ravagée quand nous sommes arrivés, mais nous n’avons pas vu les cadavres car ils avaient déjà été enterrés par les familles. En revanche, à Bongende, nous avons vu de nombreux cadavres qui étaient restés à l’air libre", détaille le colonel Olivier Gasita. Selon un membre de la société civile de Yumbi, ces corps ont été enterrés par la Croix Rouge.

 

Quel est le bilan humain et matériel de ces attaques ?

Des centaines de morts

Concernant le nombre de personnes tuées, le bilan varie selon les sources et reste provisoire. Mais selon le gouverneur de la province, "plus de 90 % seraient des Banunu".

Le colonel Olivier Gasita évoque un total de 534 morts. Il indique que 415 cadavres ont été retrouvés, dont 230 à Bongende, 166 dans la ville de Yumbi, 12 à Nkoko et 7 à Kambandi. Il ajoute que 119 autres personnes auraient été tuées, d’après les chefs locaux, mais que leurs corps n’auraient pas été retrouvés. Un habitant de Yumbi, membre de la société civile, avance des chiffres similaires.

De son côté, le Bureau des Nations unies pour les droits de l'homme estime qu’au moins 890 personnes auraient été tuées et 82 blessées. Il estime toutefois que le nombre de victimes est probablement "plus élevé". C’est également ce que pensent Jean P., notre Observateur, ainsi que le père Norbet Longota, interrogé par RFI, dans la mesure où plusieurs personnes ont été brûlées, se sont noyées ou ont été jetées dans le fleuve Congo.

Notre rédaction a vu plusieurs photos montrant des hommes, des femmes et des enfants morts, blessés ou brûlés, vraisemblablement prises entre le 16 et le 17 décembre à Yumbi, bien que nous n’ayions pas encore pu toutes les authentifier formellement. Mais Sophie Sabatier, de l’ONG Médecins sans frontières, qui s’est rendue sur place dès le 22 décembre, ainsi que Michel B., médecin à l’Hôpital général de référence de Yumbi, confirment avoir vu des personnes blessées par arme blanche, par balles ou encore brûlées.

Des centaines de maisons brûlées

De nombreux dégâts matériels sont également à déplorer. "Dans la ville de Yumbi, nous avons vu des maisons détruites dans les quartiers sud de Bolu et Moyi. On parle de 400 maisons détruites", raconte Sophie Sabatier (Médecins sans frontières). Ces chiffres correspondent à ceux avancés par le Bureau des Nations unies pour les droits de l'homme : "Quelque 465 maisons et bâtiments ont été incendiés ou pillés, dont deux écoles primaires, un centre de santé, un poste de santé, un marché et le bureau de la Céni."

Un habitant de Yumbi, membre de la société civile, évoque quant à lui 698 maisons brûlées dans la ville de Yumbi, 270 à Bongende et 235 à Nkolo.

Le bureau de la Ceni a été brûlé à la mi-décembre, dans la ville de Yumbi.

 

Que s’est-il passé à la suite des attaques, depuis un mois ?

Ces massacres ont engendré d’importants mouvements de population. D’après le Bureau des Nations unies pour les droits de l'homme, 16 000 personnes se sont réfugiées au Congo-Brazzaville, après avoir traversé le fleuve Congo. Sophie Sabatier (Médecins sans frontières) avance des chiffres semblables : "Nous estimons qu’il y a entre 20 000 et 30 000 personnes déplacées ou réfugiées : certaines se trouvent sur les îlots du fleuve, d’autres dans les terres."

Selon son ONG, ainsi que le médecin Michel B., ces populations vivent actuellement dans des conditions précaires et sont exposées à différents problèmes sanitaires : malaria (notamment au niveau du fleuve), infections respiratoires, diarrhées ou encore malnutrition.

Certains habitants ont toutefois déjà commencé à rentrer chez eux, dans la ville de Yumbi. "Mais nous avons l’impression qu’à peine la moitié de la population se trouve dans la ville", raconte Sophie Sabatier, retournée à Yumbi en janvier, et rentrée de mission il y a quelques jours seulement.

Les tensions restent toutefois palpables entre Banunu et Batende, selon toutes les personnes que nous avons interrogées. De son côté, le gouverneur de la province de Mai-Ndombe assure avoir commencé à réfléchir à la manière de régler ces problèmes, "la haine ayant pris des dimensions incommensurables".

Ouverture d’enquêtes

Le Bureau des Nations unies pour les droits de l'homme a ouvert une enquête sur ces violences, de même que les autorités judiciaires congolaises, selon l'institution onusienne. Sur RFI, le gouverneur de la province a indiqué qu’une enquête militaire était également en cours.


Cet article a été écrit par Liselotte Mas (@liselottemas) et Chloé Lauvergnier (@clauvergnier).