Des hommes s’affrontant à mains nues, en duel, sous les yeux de nombreux spectateurs : ce rituel – appelé "Takanakuy" – a lieu chaque année entre décembre et janvier, dans la province de Chumbivilcas, dans le sud du Pérou. À l’origine, ces combats avaient pour objectif de régler les problèmes entre habitants. Mais désormais, il s’agit essentiellement de simples duels sportifs, revêtant parfois même une fonction mercantile à l’extérieur de cette province.

"Takanakuy" est un mot en quechua : "taka" signifie "coup" et "nakuy" signifie "mutuellement" ou encore "réciprocité".

Il n’existe aucun consensus concernant l’origine de ce rituel. Mais selon l’anthropologue péruvien Arturo Villena, il serait né au 18e siècle, dans la province de Chumbivilcas, en raison d’une importante rivalité entre deux familles de propriétaires terriens, qui auraient alors commencé à organiser des combats entre leurs esclaves.

Ces combats auraient ensuite continué à se développer, opposant les habitants de la province désireux de régler leurs différends.


Vidéo tournée dans la province de Chumbivilcas et produite par  "Fameco producciones".

 

"La principale règle, c’est qu’il est interdit de frapper quelqu’un se trouvant déjà au sol"

Ronal Mendoza Coaquira est un Péruvien qui vit dans la province de Chumbivilcas. Il gère "Fameco Producciones", une société de production de contenus audiovisuels.

Actuellement, les combats de "Takanakuy" ont lieu à deux moments distincts de l’année dans la province de Chumbivilcas, lors de festivités religieuses. Tout d’abord, il est possible d’en voir un peu partout à la fin de l’année, au moment de Noël [et jusqu’à janvier, NDLR]. De plus, on peut également assister à des combats fin juillet, à l’occasion d’une autre fête religieuse, mais à un seul endroit.

Les combats ont généralement lieu près d’une chapelle ou d’une église, sur un terrain plat, où il y a de l’espace pour les spectateurs. Ils se déroulent à l’intérieur d’un cercle, qui s’ouvre lorsqu’une personne veut participer. N’importe qui peut participer.

Les combats peuvent durer 30 secondes, 1 minute, mais rarement plus de 2 ou 3 minutes. La principale règle, c’est qu’il est interdit de frapper quelqu’un se trouvant déjà au sol. De plus, il est désormais également interdit de porter des chaussures avec des parties en acier ou d’avoir des objets coupants dans les mains. Avant que le duel ne commence, des "ronderos", qui font office d’arbitres, vérifient d’ailleurs toujours les chaussures et les mains des gens. [Les "ronderos" sont des membres de "Rondas campesinas", des organisations d’auto-défense principalement actives dans les zones rurales du Pérou, NDLR.] Leur principal rôle est d’arrêter le combat dès qu’ils voient qu’une personne est dominée par l’autre.


"Takanakuy" à Arcata.
 

Bien sûr, il y a régulièrement des blessures : fractures au nez, à la jambe… Mais ce n’est pas si courant. Dans le passé, il y a déjà eu un ou deux morts également. [Selon Sisko Rendon, un sociologue péruvien interrogé par France 24, il y a eu deux morts au 20e siècle, NDLR.]

"Désormais, peu de gens se battent pour régler des problèmes personnels"

À la base, ces combats permettaient de régler les problèmes familiaux, personnels, de terrain… Mais depuis quelques années, c’est surtout devenu un sport : désormais, peu de gens se battent pour des motifs personnels. Cependant, cette tradition reste liée à la dévotion dans la province de Chumbivilcas.

"En-dehors de la province de Chumbivilcas, ces combats n’ont plus rien à voir avec la religion"

Ces dernières années, le "Takanakuy" s’est également développé en dehors de la province de Chumbivilcas, notamment à Cuzco, Arequipa et Lima.


"Takanakuy" à Cuzco.

"Takanakuy" à Cuzco.

"Takanakuy" à Arequipa.
 

Mais en-dehors de cette province, les combats n’ont plus rien à voir avec la religion, puisqu’ils ont lieu à n’importe quel moment de l’année. De plus, ils sont à but lucratif : les spectateurs doivent payer pour assister aux combats, des danseurs sont engagés pour se produire en marge des combats… C’est notamment pour ces raisons que les autorités provinciales de Chumbivilcas ont récemment publié une ordonnance, qui vise notamment à réguler les dates auxquelles le "Takanakuy" peut avoir lieu.

Dans la province de Chumbivilcas, d’une manière générale, les gens acceptent cette coutume. Mais en dehors, les avis sont partagés : certains pensent qu’il faut la respecter, mais d’autres trouvent que c’est sauvage…


"Takanakuy" à Relave.
 

Le sociologue péruvien Sisko Rendon partage l’avis de Ronal Mendoza Coaquira concernant l’évolution du "Takanakuy" :

Actuellement, ces combats ne remplissent plus aucune fonction sociale : c’est devenu un spectacle sportif, un divertissement pour les gens. Cependant, les médias continuent de présenter ces combats comme permettant de résoudre les problèmes, pour diminuer les tensions et commencer la nouvelle année sur de meilleures bases. Mais ça, c’était avant !


Cet article a été écrit par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier).