Dans les villes congolaises de Beni et Butembo, des groupes de jeunes ont organisé des simulacres d’élection, alors que les scrutins présidentiel et législatifs y étaient annulés pour des raisons sécuritaires et sanitaires. Un pied de nez à la décision des autorités.

Dans certaines localités du Nord-Kivu, région congolaise située dans l’est du pays, les élections présidentielle et législatives ont été reportées de plusieurs mois par la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) le 26
 décembre 2018. S’en sont suivis plusieurs jours de manifestations, les habitants de Beni et Butembo s’estimant injustement privés de leur droit de vote.


Le 23 décembre, les Congolais ont été appelés à élire leur président, qui doit venir remplacer Joseph Kabila, au pouvoir depuis 17 ans, mais aussi leurs députés nationaux et provinciaux. Ce scrutin a finalement été reporté au 30 décembre pour l’ensemble du pays à l’exception de Beni, Butembo et Yumbi, pour des raisons sécuritaires et sanitaires.

Ce jour-là, les habitants de Beni et Butembo privés de scrutin officiel ont pu tout de même “voter” grâce à l’organisation d’élections improvisées par des groupes de jeunes.

"Si on n'avait pas fait ce vote, la situation aurait dégénéré à nouveau"

Jean T. (pseudonyme), 32 ans, a participé à l’organisation du "scrutin non-officiel" à Beni avec le Comité des jeunes du quartier Malepe. Il a souhaité rester anonyme par peur de représailles.

Nous nous sommes dit, avec les autres jeunes, qu’il fallait montrer que les habitants de Beni avaient le droit de voter comme tous les autres Congolais, ce malgré la décision de la Ceni que nous jugeons injuste.




 

Nous avons dénombré neuf centres de “vote” dans la ville. Dans celui où j’étais, nous avons compté plus de 16 000 votants tout au long de la journée du 30 décembre. Le gens venaient avec leur carte d’électeur, on notait leur numéro de carte et on leur donnait ensuite un bulletin papier qu’ils glissaient dans une urne.


 

Nous sommes fiers d’avoir pu organiser une élection comme celle-ci, sans aucun heurt ni violence, alors que le climat dans la ville était plus que tendu quelques jours auparavant.



LIRE SUR LES OBSERVATEURS >> "Pas sans nous" : à Beni et Butembo, des habitants protestent contre le report du scrutin

 

En fait je suis convaincu que si on n‘avait pas fait ce "vote", qui a soulagé psychologiquement beaucoup de personnes, la situation aurait dégénéré à nouveau.



Les organisateurs de cette "élection non-officielle" à Beni ont confié à la rédaction des Observateurs de France 24 qu’ils ont prévenu les autorités - mairie, police, services de renseignement et chefs de quartier - le 29 décembre. Le lendemain, ils ont noté la présence "habituelle" de patrouilles de police et ont affirmé n’avoir "pour l’instant reçu aucune menace ou intimidation".

À Butembo, le même mouvement a gagné la ville le 30 décembre. Il a été initié par plusieurs groupements de la société civile : Véranda Mutsanga, les Jeunes patriotes de Butembo et le Parlement de Furu.

“Chacun s’est lavé les mains pour éviter la propagation d’Ebola”

Muhindo Musiti Shaffi, 25 ans, est porte-parole de la Véranda Mutsanga. Il explique ses motivations dans l’organisation d’un scrutin si particulier.

 

 

Ici à Butembo, nous devons comme tout le monde élire nos représentants. La Ceni avance que l’épidémie d’Ebola empêche les gens de voter dans de bonnes conditions, mais nous avons prouvé que c’était possible : nous avons installé des petites citernes pour que chacun se lave les mains avec de l’eau et du savon avant de voter, pour éviter toute propagation de la maladie.

Selon plusieurs de nos Observateurs, les organisateurs ont utilisé du matériel électoral provenant du précédent scrutin de 2011
 

Il y avait plusieurs dizaines de centres dans la ville, et nous avons compté plus de 50 000 bulletins déposés dans les urnes à cette heure [le 31 décembre en milieu d’après-midi], mais le dépouillement n’est pas terminé.

Nous comptons publier nos résultats dans la soirée du 31
 décembre et les transférer à la Monusco (Mission de l'Organisation des Nations unies en république démocratique du Congo) et la Ceni. Nous aimerions que nos résultats soient reconnus officiellement, et qu’au minimum ils aient un fort écho à la fois national et international.



La position du gouvernement à l’égard de ces "élections spontanées" est, au moment de la publication de cet article, inconnue. Malgré les sollicitations de plusieurs porte-paroles de la Ceni, la rédaction des Observateurs de France 24 n’a pas obtenu de réaction de la Commission électorale. Nous publierons leur réponse quand elle nous parviendra.