En 2018, les journalistes de la rédaction des Observateurs de France 24 ont reçu et vérifié des centaines d’images amateur prises à travers le monde. Photos ou vidéos, des scènes douloureuses ou porteuses d’espoir… nos journalistes reviennent sur quelques-unes des images qui les ont particulièrement marqués au cours de cette année.


Maëva Poulet : “Il vient chaque samedi chanter et apprendre à jouer de la guitare aux enfants du camp, qui sont déscolarisés et traumatisés”


L’image qui m’a marquée cette année, c’est cette vidéo d’un atelier musical organisé pour les enfants de déplacés du camp de Kiwanja et envoyée par notre Observateur dans le Nord-Kivu, Joseph Tsongo.

En octobre, il s’était rendu dans ce camp de fortune, où plusieurs familles fuyant les violences dans le Lubero voisin ont trouvé refuge, et avait fait la rencontre d’Étienne Kasereka, un jeune chanteur de Kiwanja. Ce dernier vient chaque samedi chanter et apprendre à jouer de la guitare aux enfants du camp, déscolarisés et traumatisés après avoir fui des zones de conflits.

Ces images montrent à la fois une belle initiative, celle de ce jeune chanteur qui est le seul à intervenir dans ce camp délaissé, où seules tentes et bâches ont été prêtées par le Haut-Commissariat aux réfugiés de l'ONU (HCR). Mais elles montrent aussi la terrible réalité, peu racontée, des déplacés des conflits de l’est de la République démocratique du Congo. Dans le Nord-Kivu, ce sont plus d’un million de civils qui sont aujourd’hui considérés comme “des déplacés internes” par le HCR.


Je suis également toujours touchée par la démarche de Joseph Tsongo, qui envoie régulièrement à notre rédaction des vidéos illustrant des sujets peu couverts et souvent en rapport avec la question de l’éducation des enfants, un thème qui me tient moi aussi à coeur. C’est lui qui nous avait transmis quelques semaines plus tôt des vidéos impressionnantes d’enfants traversant des ponts faits de vieilles planches en bois, et bricolés au-dessus de profond ravins causés par l’érosion, pour aller à l’école. Je le remercie particulièrement pour ses contributions et ses images, toujours aussi belles.


LIRE SUR LES OBSERVATEURS : Nord-Kivu : un chanteur offre une bouffée d’air aux enfants d’un camp de déplacés


Chloé Lauvergnier : “Je n’avais jamais enquêté durant aussi longtemps sur des faits aussi graves”


Une vidéo devenue virale le 7 août m’a particulièrement marquée, bien qu’elle datait de janvier 2015. Il s’agit d’une vidéo montrant des militaires camerounais exécuter sommairement une dizaine de personnes allongées au sol - des civils - à Achigachia, une localité située dans l’Extrême-Nord du Cameroun.

J’ai réussi à publier un article sur cette vidéo dès le 9 août, car notre rédaction l’avait découverte sur les réseaux sociaux trois semaines plus tôt, par hasard. J’avais donc commencé à enquêter sur cette vidéo depuis trois semaines, à temps plein. J’ai contacté de très nombreuses personnes sur ce sujet afin de recouper au maximum les informations, dans la mesure où ces images montraient des faits très graves. D’après les témoignages que j’ai pu recueillir, des dizaines de civils ont été tués le même jour dans cette localité par l’armée camerounaise, dans le cadre de ses opérations contre le groupe Boko Haram.


Cette vidéo m’a marquée car je n’avais jamais enquêté durant aussi longtemps sur des faits aussi graves. De plus, les autorités camerounaises ont d’abord évoqué un montage, avant d’annoncer que la vidéo ferait finalement l’objet d’une enquête.

LIRE SUR LES OBSERVATEURS : Une vidéo prouve que l’armée camerounaise a exécuté des civils dans l’Extrême-Nord


Sarra Grira : “C’était une véritable leçon de courage”


L’image qui m’a le plus marquée cette année, c’est celle des footballeurs du "Club des champions ", l’équipe d’estropiés de Gaza, dont on a reçu les photos et les vidéos de la part de notre Observateur Mahmoud Na’ouq, qui en est le manager.

La bande de Gaza est connue pour abriter un grand nombre de personnes amputées, à l’image de notre Observateur, qui a lui-même perdu ses deux jambes. Cette particularité est la conséquence d’offensives israéliennes répétées et, plus récemment, des blessures aux jambes causées par les tirs de soldats israéliens durant les manifestations de la "marche du retour ".

C’est en prenant connaissance de l’existence de compétitions de football pour amputés à la télévision qu’un ami de Mahmoud lui a proposé de fonder un club dans la ville de Deir al-Balah.



Depuis cet été, deux autres équipes ont vu le jour dans la bande de Gaza et les joueurs nourrissent l’espoir de constituer une équipe nationale palestinienne qui pourra participer aux compétitions internationales. Malheureusement, le blocus imposé sur la bande de Gaza par Israël et par l’Égypte rend difficile de telles démarches. Mais les sportifs ne baissent pas les bras et continuent, malgré tout, leurs entraînements.

J’ai été admirative devant la capacité de résilience de ces Gazaouis. Au lieu de sombrer dans le désespoir et de s’isoler de la société, ils ont choisi de transformer l’objet même de leur malheur – leur handicap – en force et en motif de créativité. Leur persévérance est d’autant plus admirable qu’ils se débrouillent avec les moyens du bord, car il est très difficile d’obtenir des béquilles adaptées aux footballeurs handicapés à Gaza, à cause du blocus. Lorsque j’ai interviewé notre Observateur par Skype, pour l’émission "Les Observateurs de France 24 ", il en parlait avec un sourire contagieux. C’était une véritable leçon de courage.

LIRE SUR LES OBSERVATEURS : À Gaza, une équipe de foot d’estropiés pour panser les amputations de la guerre



Gaëlle Faure : “C’est l’une des très nombreuses images de fermetures d’églises en Chine”


Une image qui m’a marquée cette année est celle de deux hommes en train de démanteler la croix d’une église de la province de Henan, en Chine. C’est l’une des très nombreuses images de fermetures d’églises par les autorités qui ont été partagées par des internautes chinois au cours de l’année 2018. Cette répression concerne les églises chrétiennes indépendantes qui ont refusé d’être officiellement enregistrées car leurs membres ne veulent pas être surveillés et soumis à la censure. Ces fermetures sont souvent accompagnées d’arrestations de pasteurs ainsi que de membres de leurs congrégations.  

Les chrétiens ne sont pas le seul groupe religieux sous la pression des autorités en Chine : les bouddhistes et notamment les musulmans sont aussi visés. Selon les Nations unies, environ un million de musulmans de la minorité ouïghoure sont détenus dans des camps de "rééducation "au nom de la lutte contre l’extrémisme religieux.  

LIRE SUR LES OBSERVATEURS : En Chine, les autorités démontent et "brûlent des croix" pour contrôler les chrétiens


Alexandre Capron: “Il voulait que les élèves puissent imaginer à quoi ressemble le logiciel Microsoft Word”


La photo amateur de l’année pour moi, c’est celle de cette belle histoire de Richard Akoto, professeur de Sciences et Technologies à Sekyedumase, dans le centre du Ghana. Le 15 février, il a posté une photo de lui en train de dessiner sur le tableau noir de l’école l’interface du logiciel Microsoft Word. Il a expliqué devoir faire cela car l’école n’est pas équipée d’ordinateurs, et il voulait donc que les élèves puissent visualiser et imaginer à quoi ressemble le logiciel.

Beaucoup d’internautes ont trouvé l’idée géniale, dont nous aux Observateurs qui avons contacté Richard pour qu’il nous explique sa démarche. A tel point que l’entreprise Microsoft a contacté Richard pour offrir des ordinateurs à ses élèves.

Cette histoire montre qu’une simple photo amateur peut changer le cours des événements.

LIRE SUR LES OBSERVATEURS : Comment la photo d'un professeur au Ghana l'a emmené jusqu'à Microsoft



Derek Thomson: “Cette photo rend compte de l’ingéniosité des manifestants en Iran”


Cette photo rend compte de l’ingéniosité des manifestants qui demandent davantage de libertés pour les femmes en Iran, notamment l’abolition des lois qui les obligent à porter le hijab. Début 2018, de nombreuses femmes ont protesté en montant sur des boîtiers téléphoniques dans la rue, où elles ont enlevé leur hijab et l’ont brandi au bout de bâtons. Elles copiaient l’exemple de Viva Movahedi, une femme qui avait protesté de cette façon dans le rue Enghelab à Téhéran.

En février, la police a rétorqué en installant des pics sur les boîtiers de la rue Enghelab, afin qu’il soit impossible de monter dessus. Mais quelques jours plus tard, des sympathisants anonymes ont installé des plateformes en bois au dessus des pics pour permettre aux femmes de continuer de manifester.

LIRE SUR LES OBSERVATEURS : Pour empêcher les femmes d’enlever leur voile, la police iranienne installe... un pic



Liselotte Mas : “Très peu de migrants ont pu documenter les sévices qu’ils subissent en détention”


Cette année, plus de 2 000 migrants sont morts noyés dans la mer Méditerranée en tentant de rejoindre l’Europe depuis le continent africain. Les pays de l’Union européenne ont continué de durcir leur politique migratoire, tandis que le navire humanitaire Aquarius, qui secourait des migrants en danger sur l’eau, a dû cesser ses activités faute de soutien de l’UE.

Dans ce contexte, le trafic d’êtres humains en Libye a continué de prospérer.


Dans cette vidéo tournée à la va-vite en juillet, des migrants nigérians ont réussi à dénoncer leurs conditions de détention dans la ville libyenne de Zaouïa, où garde-côtes et geôliers collaborent pour les exploiter.

Ces images m’ont marquées parce qu’elles sont rares : très peu de migrants ont pu documenter les sévices qu’ils subissent en détention. Mais aussi parce qu’elles leur ont permis de s’échapper. Après avoir reçu ces images sur Whatsapp, notre rédaction a alerté l’OIM qui a organisé le retour de ces migrants dans leur pays. Aujourd’hui, les migrants qui avaient filmé ces images vont bien mais restent traumatisés par leur expérience libyenne. Ils tentent de refaire leur vie au Nigéria.

LIRE SUR LES OBSERVATEURS : Des migrants échappent à l’enfer libyen en lançant un appel sur WhatsApp