Une vidéo censée montrer l'armée congolaise en train de tirer à balles réelles sur des manifestants dans la ville de Beni circule sur Facebook et WhatsApp depuis jeudi 27 décembre, date à laquelle des centaines de personnes sont descendues dans les rues de cette ville du Nord-Kivu pour protester contre le report du scrutin présidentiel. Mais attention, ces images n'ont rien à voir avec la République démocratique du Congo.

L'annonce faite mercredi 26 décembre par la Commission électorale nationale indépendante (Céni) de la République démocratique du Congo du report de l'élection présidentielle à mars dans les villes de Beni, Butembo et Yumbi a provoqué des manifestations dans plusieurs villes. À Beni et à Butembo, dans le Nord-Kivu, mais aussi à Goma, le chef-lieu de la province, des habitants ont manifesté mercredi 26 et jeudi 27 décembre contre une décision jugée injuste. Nos Observateurs dans ces villes nous ont d'ailleurs envoyé des images de ces soulèvements. 

>> Lire sur les Observateurs : "Pas sans nous" : à Beni et Butembo, des habitants protestent contre le report du scrutin

L'armée tire sur des manifestants à Beni ?



Sur WhatsApp, des internautes – qui bien souvent n'étaient pas sur place – nous ont également fait parvenir une vidéo choquante montrant des hommes en uniforme et armés avancer en courant sur une route. S'il est difficile de comprendre exactement ce qu'il se passe sur les images, il est néanmoins possible d'entendre des tirs et de voir un homme, gisant dans un cours d'eau à côté de la route. Tous assuraient que la scène se déroulait à Beni.

La même vidéo a été publiée sur Facebook par une page, Pretre SN Animation, diffusant de nombreux contenus sur la situation en République démocratique du Congo mais qui se présente dans son "à-propos" comme un compte "d'humour et de parodie au service de la conscientisation". "Urgent, urgent large diffusion !!!! L'armée tire à balles réelles sur la population à Beni", indique la légende de ces images vues plus de 40 000 fois vendredi 28 décembre à la mi-journée.


Le problème, c'est que cette vidéo n'a rien à voir avec les récentes manifestations à Beni. Une recherche inversée à l'aide de l'outil InVID et du moteur de recherche Yandex permet de retrouver rapidement l'origine de celle-ci.

>> Voir le guide de vérification des Observateurs de France 24

Elle apparaît en effet dans une vidéo (voir ci-dessous) éditée par l'organisation Human Rights Watch (HRW) et présentée dans son rapport sur la répression des manifestations chiites au Nigeria en décembre 2018. "L’armée nigériane a recouru à une force excessive et létale contre des manifestants appartenant au Mouvement islamique du Nigeria (IMN). HRW appelle à la fin de l’impunité pour ces actions illégales", explique l'organisation


Comment repérer facilement cette intox ? 

Et il était très simple de détecter l'intox.

1. Les manifestants eux-mêmes n'évoquaient pas de telles violences

D'abord parce que les manifestants eux-mêmes n'avaient pas fait état de telles violences lors de la marche à Beni. Jeudi 27 décembre au matin, Fabrice Mulwahali, militant du mouvement citoyen la Lutte pour le Changement (Lucha), qui avait pris part au rassemblement, avait précisé à notre équipe que les forces de l'ordre avaient tenté de disperser (les manifestants) dans la matinée avec quelques sommations" mais il ne faisait état d'"aucun blessé". Sur Twitter, la Lucha, qui documentait en images les manifestations, n'avait d'ailleurs pas diffusé cette vidéo.

2. Des commentaires avertissaient déjà sur des éléments louches

Sous la publication Facebook de Pretre SN Animation, des internautes alertaient sur des éléments louches. "Apprenez à analyser, ceci n'est pas en RD Congo. Regardez bien les plaques des voitures. Et depuis quand au Congo on a des taxis verts ? Faisons preuve d'analyse", commentait l'un d'entre eux. "Faux et archi faux. Cette vidéo tire sa source ici. Ça s'est passé au Nigeria et non en RDC", soulignait un autre, ajoutant le lien de la vidéo d'Human Rights Watch.

En cas de doute sur une vidéo, il est toujours conseillé de jeter un œil à la rubrique "commentaires" : souvent, des internautes ont repéré la supercherie avant même les médias de fact-checking. Autre indice : la page qui publie la vidéo n'est pas une page d'actualité (elle n'est reliée à aucun média potentiellement fiable). 

3. Se méfier des vidéos envoyées par des personnes qui ne sont pas sur place 

Sur WhatsApp, la plupart des internautes qui transféraient ces images à notre rédaction assuraient ne pas être à Beni, et parfois même ne pas être en République démocratique du Congo. Avant de relayer un contenu, mieux vaut toujours en demander la source – et ce même si c'est une personne qui vous semble être de confiance qui vous l'envoie (car elle aussi peut s'être trompée). Dans la mesure du possible, nous demandons aux internautes qui nous relayent des informations sur WhatsApp de nous envoyer des images qu'ils ont eux-mêmes prises et d'éviter de "transférer" des contenus non-vérifiés. 

Cet article a été écrit par Maëva Poulet (maevaplt).