Le scrutin présidentiel prévu pour le 30 décembre en République démocratique du Congo a été reporté à mars dans les villes de Beni, Butembo et Yumbi. La Commission électorale nationale indépendante avance des raisons sécuritaires et sanitaires. À Beni et Butembo, des habitants ont manifesté mercredi 26 et jeudi 27 décembre contre une décision jugée injuste. 

La Commission électorale nationale indépendante (Céni) de la République démocratique du Congo a annoncé, mercredi 26 décembre, que le scrutin présidentiel n’aurait pas lieu le 30 décembre [comme prévu partout dans le pays] à Beni et Butembo dans l'est du pays, et à Yumbi, dans l'ouest. Elle a cependant maintenu les trois élections [présidentielle, législatives et provinciales] dans le reste du pays, avec "publication des résultats définitifs de l’élection présidentielle" le 15 janvier 2019 et prestation de serment du nouveau président le 18 janvier. 


Dans son communiqué, la Céni précise que ce report à Beni et Butembo est justifié par la "persistance de l'épidémie à virus Ebola qui continue de sévir dangereusement" ainsi que "la menace terroriste qui plane sur cette région avec des actes criminels récurrents perpétrés par des bandes et milices armées".

En ce qui concerne Yumbi, la Céni évoque des "incidents meurtriers survenus dans la nuit du 14 au 15 décembre 2018" qui ont "occasionné un déplacement massif des populations” et "la destruction de tous les matériels et documents électoraux". 

"En nous privant de ce scrutin, nous avons l’impression de ne plus faire parti du même pays"


Des arguments qui ne tiennent pas pour Fabrice Mulwahali, militant de la Lutte pour le Changement (Lucha). Ce mouvement citoyen a organisé jeudi 27 décembre une manifestation à Beni, au Nord-Kivu, pour réclamer la tenue des élections le 30 dans la ville.
 
La manifestation de ce jeudi est à double dimension. Nous avions déjà prévu une marche pour dénoncer les problèmes de communication et d’accès au réseau sur le territoire de Beni. Mais après l’annonce de la Céni, nous avons décidé de profiter de cet événement pour dénoncer le report du scrutin présidentiel qui concerne Beni mais aussi Butembo et Yumbi. Nous n’arrivons à pas digérer cette décision qui veut que nous n’allions pas voter dimanche comme tous les Congolais.


Nous estimons que les raisons évoquées ne sont pas fondées. Par exemple, comment se fait-il que l’épidémie Ebola serait un problème pour aller voter, alors que la campagne électorale avait été autorisée malgré la présence déjà à ce moment-là de la maladie ? Quant à l’insécurité, elle est présente depuis des années. Je ne comprends pas pourquoi c’est seulement maintenant que ce point est évoqué.


Il faut que la Céni revienne à la raison : sans Beni, Butembo et Yumbi, ce n’est pas le Congo, nous sommes des citoyens comme les autres ! Les élections ne peuvent donc pas se faire sans nous. En nous privant de ce scrutin, nous avons l’impression de ne plus faire parti du même pays, d’être marginalisés.


Plus d’une centaine de personnes se sont ralliés à ce soulèvement populaire qui a commencé dès 10 heures ce matin. Nous sommes allés devant la mairie, puis la Monusco et enfin la Céni. Les forces de l’ordre ont tenté de nous disperser dans la matinée avec quelques sommations mais pour le moment nous ne comptabilisons aucun blessé et la manifestation est restée pacifique [selon des personnes contactées sur place, la population a cependant tenté de s'en prendre à un poste de riposte Ebola, voir photo ci-dessus, NDLR]. Nous prévoyons d’autres rassemblements pour demander à aller voter dimanche, comme tous nos concitoyens.

Un peu plus tard dans l'après-midi, notre Observateur Fabrice Mulwahali nous a fait parvenir une image montrant un centre de l'équipe de riposte contre Ebola à Beni saccagé par certains manifestants.

Des installations de la riposte contre Ebola vandalisées par des manifestants jeudi 27 décembre à Beni. Photo envoyée par Fabrice Mulwahali.

Sur Twitter, le ministère de la Santé a assuré qu'il s'agissait d'installations "où sont traités les cas suspects en attente des résultats du test de laboratoire", précisant qu'il ne s'agissait pas du "Centre de Traitement d’Ebola où sont traités les cas confirmés". "Les tentes dans lesquelles se réunissent les équipes en charge des enterrements dignes et sécurisés ont été partiellement brûlées. Les manifestants ont également volé des chaises et des tables du Centre de Transit", a ajouté le ministère. Sur les 24 patients qui étaient traités dans ce centre, "trois étaient dans un état sérieux" et ont été transférés au "Centre de Traitement d'Ebola" après le départ des manifestants. Les 21 autres personnes ont pris la fuite, 17 d'entre elles avaient été testées négatif au virus Ebola. 


À Goma, chef-lieu de la province du Nord-Kivu, des barricades ont été dressées dans les quartiers Majengo, Katimbo et à l'entrée de l'université ce jeudi. Des grenades lacrymogènes ont été tirées par la police, qui a interpellé au moins six personnes, a constaté un correspondant de l'Agence France-Presse.

Selon Radio Okapi, plusieurs commerces sont également restés fermés à Majengo, un quartier qui accueille plusieurs habitants originaires de Beni et de Butembo. 

"On sent la psychose à Butembo, beaucoup craignent des affrontements et des pillages"

À Butembo, la situation est restée plus calme, même si quelques échauffourées ont eu lieu hier soir, comme le note notre Observateur Umbo Salama, journaliste et blogueur pour Habari RDC.
 
Hier, il y a eu des manifestations dans la partie sud de la ville, à Furu, où des groupes de pression proches de l’opposition qu’on appelle ici "le Parlement de Furu" ont brûlé quelques pneus et barricadé la route pour manifester leur mécontentement.

© Umbo Salama


Ce matin, on observait une présence très importante et assez inhabituelle des forces de l’ordre dans les rues, dont certains avaient des armes dissuasives comme des lance-roquettes.

Les commerçants étaient devant leurs boutiques, mais attendaient de voir si des manifestations allaient avoir lieu pour ouvrir. Quand je suis passé ce matin, la plupart des boutiques de la rue principale de Butembo étaient fermées. Quelques-uns ouvraient de temps en temps pour satisfaire leurs clients, mais ils refermaient aussitôt.


On sent la psychose dans la ville : beaucoup craignent des manifestations, des affrontements, et peut-être des pillages. Mais pour l’instant, je dirais que les habitants de Butembo sont plutôt dans l’attente. 

D’autres estiment que la décision de reporter l’élection n’est pas cohérente : les mesures sécuritaires autour de l’épidémie Ebola concernent aussi la province de l’Ituri [au nord de Butembo, NDLR], qui elle, n’est pas concernée par la décision. On attend donc de voir si le vote aura lieu dans les autres provinces pour le 30 décembre. Et si le vote a bien lieu dimanche, et exclut Butembo, c’est peut-être là que ça risque de chauffer. 

Butembo a été, selon notre Observateur, tenue un peu à l’écart des meetings politiques dans le cadre de l’élection. Seul Martin Fayulu est venu dans la région pour un rassemblement et aucun ténor de la majorité ne s’y est présenté, ni l’autre candidat de l’opposition, Felix Tshisekedi.

Un report partiel qui concerne 1 256 117 électeurs

La région de Beni est touchée par une épidémie d'Ebola qui a tué 354 personnes depuis le 1er août. Au-delà de l’épidémie, des tueries de civils attribuées aux rebelles ougandais des Forces démocratiques alliées (ADF) ont fait près de 1 000 morts depuis octobre 2014.

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L’élection présidentielle du 30 décembre, déjà trois fois reportée, doit désigner le successeur du président Joseph Kabila, au pouvoir depuis janvier 2011. Selon l'AFP, le report partiel concerne 1 256 117 électeurs (sur les 40 millions d’inscrits). Pour l'élection présidentielle, la RD Congo est considérée comme une "circonscription unique" par la commission électorale, le report pourrait donc poser un problème de droit constitutionnel.
 
Nous actualiserons cet article dans la journée si de nouvelles informations nous parviennent. Si vous êtes sur place à Beni, Butembo, Goma ou Yumbi, n'hésitez pas à contacter notre rédaction via Facebook ou WhatsApp (+33 6 30 93 41 36).
 
Cet article a été écrit par Maëva Poulet (@maevaplt) et Alexandre Capron (@alexcapron).