Au moins quatre personnes ont été tuées à Lomé, la capitale togolaise, et à Sokodé, la deuxième ville du Togo, entre le 8 et le 10 décembre, en marge de manifestations de l’opposition pour dénoncer la tenue des prochaines élections législatives. Sur les réseaux sociaux, où les partisans de l’opposition sont très actifs, plusieurs vidéos témoignent d’une répression sanglante. Depuis plus d’un an, le pays est plongé dans une grave crise politique.

Ces manifestations ont été organisées à l’appel de la principale coalition de l’opposition, qui regroupe 14 partis (C14), afin d’exiger le report des élections législatives prévues le 20 décembre. Elle avait appelé à des manifestations à partir du samedi 8 décembre.

La C14 dénonce des "irrégularités" dans la préparation du scrutin, qu’elle a décidé de boycotter. En outre, la Commission électorale indépendante, en charge de l’organisation du scrutin, aurait dû être composée d’autant de membres de la C14 que du parti au pouvoir, selon une feuille de route établie par des médiateurs de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cédéao). Mais sa composition n’a jamais été modifiée.

La semaine dernière, les Églises évangéliques, presbytériennes et méthodistes du Togo avaient d’ailleurs dénoncé "les conditions non consensuelles" dans lesquelles l’élection était organisée et exigé son "report de quelques mois". Dans la foulée, les cadres musulmans avaient également appelé au report du scrutin.
 

Samedi 8 décembre : deux morts à Lomé

Malgré l'interdiction de manifester décrétée par les autorités, l’opposition togolaise s’est donc rassemblée à Lomé le 8 décembre. Les forces de l’ordre ont alors affronté les manifestants, en tirant notamment du gaz lacrymogène. Cette intervention, jugée "sauvage" par les détracteurs du gouvernement, a fait deux morts selon les autorités, dont un par balle. Le ministre de la Sécurité a indiqué qu’un enfant de 8 ans figurait parmi les victimes.

Une personne tuée dans l'agglomération de Lomé, en marge d'une manifestation de l'opposition, le 8 décembre. Crédit : capture d'écran / Facebook.

De son côté, la C14 a évoqué un troisième décès possible. "Les forces de police et de gendarmerie ainsi que les forces armées togolaises [...] se sont déchaînées sur les populations de plusieurs villes du Togo, notamment Agoè, Kpalimé, Sokodé, Mango, Bafilo, Bassar, Tchamba", a dénoncé, dans un communiqué, Jean-Pierre Fabre, le chef de file de l’opposition.

Ailleurs dans le pays, des jeunes ont également tenté de se rassembler ce jour-là, notamment à Bafilo et Sokodé, dans le nord, sans succès, l’armée s’étant déployée dès les premières heures du jour.

Des barricades érigées sur la nationale N1 près de Bafilo, le 8 décembre.
 
Des barricades érigées à Sokodé, le 8 décembre.

 
Lundi 10 décembre : deux morts supplémentaires à Sokodé
 
Deux jours plus tard, c’est à Sokodé, l’un des fiefs de l’opposition, que la situation s’est envenimée. Très tôt le matin, les forces de l’ordre et de défense ont pris position aux points stratégiques de la ville tandis que plusieurs personnes se préparaient à manifester.  Tout au long de la journée, des altercations ont eu lieu, provoquant la mort de deux hommes.

Une série de vidéos publiées sur Facebook témoigne du décès de l’un d’eux : on le voit d’abord sur le dos d’un jeune homme en train de courir, vraisemblablement pour le mettre à l’abri. Puis il apparaît notamment dans deux autres vidéos, allongé sur le sol, entouré de personnes qui semblent tenter de le réanimer. En vain.

L’un de nos Observateurs dans la ville a confirmé à notre rédaction que le jeune homme, âgé de 32 ans, était mort après avoir reçu une balle : "Cela s’est passé dans le quartier Kpalo-Kpalo : ce jeune électricien était simplement sorti de chez lui pour une course, et non pas pour manifester."
 
Le jeune homme tué le 10 décembre à Sokodé, porté par une autre personne. Crédit : Capture d’écran / Facebook.
 
Des proches du jeune homme essaient de le réanimer, le 10 décembre à Sokodé. Crédit : Capture d’écran / Facebook.
 
Un peu plus tard dans la journée, un autre homme, âgé de 36 ans, a succombé à une bastonnade avec les forces de sécurité. Des habitants assurent que ce dernier a ensuite été "jeté dans le feu" par les forces de l'ordre, ce  qu’aucune image ne permet cependant d’attester. Des images de la victime ont également été relayées sur Facebook. "La population est traumatisée", a confié un journaliste présent à Sokodé pendant les événements.
 
Les images de cet homme frappé par les policiers le 10 décembre, à Sokodé, ont été publiées sur Facebook. L’image a été floutée par respect pour la dignité de la personne. Crédit : Capture d’écran / Facebook.
 
Au total, quatre personnes, dont deux par balles, ont donc été tuées entre le 8 et le 10 décembre selon le gouvernement. La coalition évoque quant à elle six morts et "des dizaines de blessés".
 

Plus d’un an de crise politique
 
Le Togo traverse une grave crise politique depuis août 2017. De nombreuses manifestations ont eu lieu afin de réclamer le départ du président Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005. À l’époque, il avait succédé à son père, à la tête du pays durant 38 ans. La coalition de l’opposition exige ainsi une réforme constitutionnelle pour limiter à deux le nombre de mandats présidentiels. Appliquée de façon rétroactive, elle impliquerait le départ immédiat du président, ce que refuse le pouvoir.
 
De plus, la coalition réclame notamment le droit de vote des Togolais de la diaspora et la libération des personnes interpellées depuis le début des manifestations.

Alors que des négociations ont eu lieu entre le pouvoir et l’opposition, sous l’égide de la Cédéao, celles-ci se sont soldées jusqu’à présent par un échec.