De violents heurts ont éclaté mardi à Lubumbashi (Haut-Katanga, sud) lors d’un déplacement de campagne de Martin Fayulu, candidat d’opposition à l’élection présidentielle en République démocratique du Congo, prévue le 23 décembre. Deux personnes dans la foule ont été tuées, d’après une ONG de défense des droits de l’Homme. Le meeting a finalement été annulé par les organisateurs.

À douze jours du scrutin, des violences ont émaillé la campagne présidentielle en République démocratique du Congo (RDC). Le candidat Martin Fayulu, soutenu par la coalition d’opposition Lamuka, s’est rendu à Lubumbashi, dans le sud du pays, pour y tenir une réunion publique. Avant même son arrivée, la police a cherché à empêcher le rassemblement formé par des militants à l’aéroport, obligeant ensuite le cortège du candidat à changer d’itinéraire pour rejoindre le sud de la ville.

À la Cité des jeunes de Lubumbashi, où devait avoir lieu la réunion publique, la police a tiré des coups de feu pour disperser les centaines de personnes venues écouter le candidat d’opposition. Selon un bilan provisoire établi par l’Association congolaise pour l’accès à la justice (Acaj), une ONG de défense des droits de l’Homme, ces tirs ont causé la mort de deux partisans de Martin Fayulu.


La police congolaise fait état pour sa part de onze policiers et deux civils blessés.

"Ils ont voulu éviter un mouvement de masse"

Michel Koyakpa, membre de la délégation qui accompagnait le candidat à Lubumbashi, a réalisé plusieurs vidéos, diffusées en direct sur Facebook, depuis la voiture du candidat, sur la route entre l’aéroport et la ville. Elles montrent notamment l’utilisation par les forces de l’ordre de canons à eau et de gaz lacrymogène sur le cortège et la foule qui l’entoure.
 
En sortant de l’aéroport, on est tombés sur un important dispositif policier : fourgons, canons à eau. Quand nous l’avons dépassé et qu’on est arrivés dans le centre-ville, les officiers de police ont commencé à utiliser du gaz lacrymogène sur la foule, ainsi que les jets d’eau. Ils ont voulu disperser les jeunes [qui suivaient le cortège à pied, en taxi collectif ou voiture, NDLR] pour éviter un mouvement de masse. À ce moment-là, les gens ont commencé à se disperser dans tous les sens.

 

"Touché par les canons à eau, le candidat a dû se cacher à l’intérieur de son véhicule"

Fidèle Bwirhonde, journaliste, blogueur et membre du réseau de blogueurs congolais Habari RDC, a assisté aux événements depuis une autre voiture du cortège.
 
J’ai attendu toute la matinée à l’aéroport l’arrivée du candidat, qui est arrivé à 12 h 50. Alors que le meeting devait se dérouler au stade Tout Puissant Mazembe, il y a eu un changement de dernière minute. Finalement, le meeting a été annoncé sur un terrain de la Cité des jeunes, un lieu de formation professionnelle pour les jeunes démunis situé au sud de la ville.

J’ai aussi vu les policiers tirer ces gaz lacrymogènes et utiliser les canons à eau sur la foule. J’ai moi-même reçu cette eau qui a taché ma chemise.
 
Du colorant bleu dans les canons à eau

Capture d'écran d'une vidéo publiée sur le profil Facebook de Michel Koyakpa.

Asperger des manifestants avec de l’eau colorée permet à la fois de les repérer une fois la foule dispersée et de les dissuader de se faire abîmer la peau et les vêtements. Cette technique de maintien de l’ordre a déjà été utilisée à travers le monde explique le site Foreign Policy, avec une teinture bleue en Égypte ou en Argentine par exemple, verte pour l’armée israélienne contre des Palestiniens ou encore rose en Ouganda.

Selon le témoignage d’un manifestant recueilli par la rédaction des Observateurs de France 24, cette eau teintée utilisée à Lubumbashi a laissé des taches durables sur son véhicule et ses vêtements, mais pas sur sa peau. "Quand l’eau nous touche, ça chatouille, ça gratte et ça pique, mais je n’ai pas eu de boutons", détaille-t-il.

Interrogée par téléphone par notre rédaction, la police nationale congolaise n’a pas souhaité indiquer dans quel but cette teinture avait été ajoutée dans l’eau.
 
Le candidat se tenait debout dans la voiture décapotable, de laquelle il saluait la foule. Avec les gaz lacrymogènes, il devait constamment tenir un mouchoir devant son nez et sa bouche. À un moment, il a reçu un jet d’eau et a donc dû se réfugier à l’intérieur du véhicule.

Quand le cortège s’est dirigé vers la Cité des jeunes, où le meeting devait avoir lieu, il a fait face à un barrage policier. Il a essayé de faire un détour, mais a une nouvelle fois fait face aux forces de l’ordre. De là, la délégation a décidé de tout annuler et de se réfugier dans la résidence de Gabriel Kyungu, coordinateur de la coalition Lamuka du Haut-Katanga.


Vidéo publiée sur le profil Facebook de Michel Koyakpa.

Morts à la Cité des jeunes
 
Plus tard, du côté de la Cité des jeunes, où des sympathisants du candidat s’étaient réunis, les forces de l’ordre auraient érigé un barrage pour empêcher le public de se rendre au meeting rapportent nos Observateurs, selon qui la police a également détruit le podium, le matériel de sonorisation puis a tiré à balles réelles sur la foule.

"Les policiers ont tiré sur les manifestants"

Jean K. (pseudonyme), qui a souhaité garder l’anonymat pour des raisons de sécurité, était présent lors de ces affrontements entre militants et policiers.
 
Vers 16 heures, les policiers ont dispersé la foule à plusieurs reprises en utilisant des gaz lacrymogènes, ont tiré en l’air avec des armes à feu et enfin, ont tiré sur des manifestants. Quand ces sympathisants ont été abattus, la foule s’est soulevée et a incendié leur véhicule. Les policiers ont alors pris la fuite et les manifestants ont incendié un bureau de la société d’assurances SONAS.

Ces faits de vandalisme ont été confirmés par un journaliste travaillant pour le site Actualite.cd, qui a ajouté que deux écoles et un bureau ont été incendiés.

Capture d'écran d'une vidéo publiée sur Twitter montrant un des manifestants blessé.

"Un manifestant a pris deux balles dans la poitrine, il n’a pas survécu"

Martin B. (pseudonyme), journaliste ayant lui aussi souhaité garder l’anonymat pour des raisons de sécurité, a vu les tirs des policiers de plus près.
 
Vers 16 h, j’ai vu des policiers tirer sur les manifestants. J’ai aidé à évacuer l’un d’eux vers le centre de santé Bakandja, tout proche. Il avait deux impacts de balle sur la poitrine. Il n’a pas survécu. L’autre est mort sur le coup. Dans mon souvenir, les policiers ont tiré moins de dix coups. J’ai aussi souvenir d’avoir entendu des rafales d’armes automatiques, mais ça devait être quand ils tiraient en l’air pour disperser la foule.

Contacté, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Lambert Mende, n’a pas donné suite à nos questions.

La campagne pour la présidence de la RDC est marquée par un climat de défiance quant à la bonne tenue de l’élection qui doit désigner le successeur de Joseph Kabila, dont le second et dernier mandat a pris fin il y a près de deux ans. Martin Fayulu, soutenu par la coalition d’opposition Lamuka – dont sont notamment membres l’ancien gouverneur du Katanga, Moïse Katumbi, et l’ancien chef de rébellion Jean-Pierre Bemba –, a fait de la dénonciation des conditions du scrutin et de la mise en cause de l’impartialité des institutions chargées de son organisation un de ses principaux thèmes de campagne.

Depuis dimanche et un affrontement entre les partisans de Martin Fayulu et ceux du candidat du pouvoir, Ramazani Shadary, à Kindu dans l’Est du pays, des violences troublent la campagne du candidat de l’opposition. Mercredi matin, lors d'un rassemblement à Kalemie, la police a de nouveau tenté de disperser la foule.

Cet article a été écrit par Liselotte Mas (@liselottemas) et Pierre Hamdi (@PierreHamdi).