Régulièrement, les séismes les réveillent en pleine nuit. Mais les habitants de Mayotte ne paniquent plus, car cela fait sept mois qu’ils sentent la terre trembler, parfois plusieurs fois par jour. Depuis mi-mai, cette île française de l’océan Indien fait face un essaim de séismes, un phénomène inédit dans cette zone et qui a surpris les scientifiques. Nos Observateurs à Mayotte expliquent qu’ils ont fini par s’habituer... non sans ressentir toujours une certaine angoisse.

Lorsque les secousses ont commencé, le 10 mai, Mayotte se remettait à peine d’une grève générale qui avait paralysé ce département français d’Outre-mer pendant plus d’un mois. Les secousses des premiers jours, qui ont été parmi les plus fortes avec un pic de magnitude 5,8, ont semé la panique. Les tremblements de terre étaient jusque-là très rares et faibles dans la zone.

"Beaucoup de personnes préféraient dormir dehors"

Charlotte Robin, chef d’agence pour une société de transports de colis à Mamoudzou, se souvient :

Au début, beaucoup de personnes préféraient dormir dehors. Ici, les gens sont très croyants : 95 % des Mahorais sont musulmans, et des imams disaient que ces séismes étaient une punition divine. Pour certains, c’était pour punir ceux qui disaient du mal de leurs frères comoriens. [Pendant la grève générale, les grévistes se sont plaints de l’insécurité sur l’île ainsi que d’une forte immigration clandestine venant des îles des Comores, NDLR].

Des habitants sortis dehors en pleine nuit, après avoir été réveillés par un séisme pendant premiers jours de l'essaim, en mai.


Beaucoup de maisons ont été conçues sans respecter les normes ici, et bien qu’il n’y ait pas eu d’effondrement, des failles sont apparues dans des maisons, des écoles.

Même pour des personnes qui avaient vécu ailleurs qu’à Mayotte, dans des zones où il y a des tremblements de terre, c’était perturbant : comment ces répliques pouvaient-elles se poursuivre pendant des semaines ? Puis, les autorités ont expliqué que c’était un essaim, et nous avons compris que ça n’allait peut-être pas s’arrêter tout de suite.

Un essaim de séismes se caractérise par une succession de séismes sur une longue période, par opposition à la configuration habituelle d’une secousse principale suivie de répliques.

Charlotte Robin explique qu’il était difficile de s’y habituer :

Il y avait parfois tellement de secousses en une journée qu’on avait comme le mal de terre quand ça s’arrêtait. Tout le monde dormait mal, beaucoup de gens avaient des angoisses et des vertiges. Certains y étaient plus sensibles que d’autres, mais nous étions tous comme sonnés. Dans les premières semaines, des gens ont quitté Mayotte, aussi bien des Mahorais que des gens qui venaient de métropole ou d’ailleurs. Il y en a sûrement beaucoup d’autres qui auraient aimé partir mais qui n’en avaient pas les moyens.

 

Dégats causés par l'un des séismes. Photo partagée sur l'application d'alerte LastQuake.

"Je suis suivie pour syndrome post-traumatique"

Parmi les personnes qui ont quitté l’île, il y a Fabienne, une infirmière qui est revenue en métropole.

Les secousses étaient si fortes [mi-mai] que pendant plusieurs nuits, mon conjoint et moi avions élus domicile dans notre voiture. À l’hôpital de Mamoudzou, une cellule de crise psychologique a été mise en place, et nous avons vu beaucoup de personnes quitter l’île, dont certaines définitivement. Nous avons fini par quitter Mayotte, où nous avons laissés enfants et petits-enfants, et je suis suivie pour syndrome post-traumatique ici en métropole.

Nos enfants ont quitté leur appartement, situé en étage et qui s’est fissuré, pour une maison de plain-pied. Ils se sont habitués aux secousses, mais les scientifiques ne peuvent exclure qu’il se produise une secousse plus forte. Dans de telles conditions, comment être rassuré ? J’essaye de me remettre de ce stress post-traumatique afin de pouvoir retrouver mon poste, et surtout ma famille restée sur place.

Des centaines de séismes d’une magnitude supérieure à 4 sur l'échelle de Richter ont été enregistrées par les autorités depuis le début de l’essaim. Mais si l’on prend aussi en compte tous les séismes avec une magnitude en-dessous de ce seuil, le total se compterait en milliers, selon les chercheurs du service géologique national français, le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM).

Un des nombreux posts inquiets d'habitants de Mayotte sur le groupe Facebook "Signalement Tremblement de Terre Mayotte", qui compte plus de 12 000 membres.

 

"On a quand même peur qu'un jour, un plus grand séisme détruise tout"

Mubaraka Abdoul Houssen, qui tient une quincaillerie à Mtsapere, explique qu’elle retrouve régulièrement ses marchandises par terre quand elle ouvre sa boutique.

Hier soir, à 4 heures du matin, j’ai encore été réveillée par un séisme. Comme notre appartement est au troisième étage, ça bouge beaucoup. Les gens sont éprouvés, mais résilients. On a quand même peur qu’un jour, un plus grand séisme détruise tout … ou qu’à force, avec l’accumulation de tous ces petits séismes, les immeubles se fragilisent et s’écroulent.

On a l’impression que plus personne n’en parle, à la télé ou à la radio, à moins qu’il y ait une vraiment grosse secousse. On dirait que les autorités s’en fichent. C’est devenu normal. Personne n’est capable de nous dire jusqu’à quand ça va durer.


Le dernier point de situation publié par la préfecture de Mayotte sur Facebook. 

 

Une conjonction d'effets tectoniques et volcaniques

En novembre, le BRGM a expliqué que les recherches tendent à appuyer l’hypothèse d’une conjonction d’effets non seulement tectoniques, mais aussi volcaniques. En effet, un signal de très basse fréquence caractéristique d’un phénomène volcanique au large de Mayotte a été enregistré.

L'épicentre des séismes est situé à environ 50 km au large de Mayotte. Crédit image : BRGM. 
 

Mais sur l’île, les informations venant des scientifiques ne sont pas entendues par tous. Des théories du complot se sont répandues dès le début de l’essaim, lorsque peu d’informations étaient disponibles.

Charlotte Robin explique :

Au début, la préfecture a mis beaucoup de temps à communiquer sur ce qu’il se passait. Du coup, des gens croyaient à toutes les rumeurs : au moindre SMS qui annonçait qu’une grande secousse allait se produire, écrit par on-ne-sait qui, ils se ruaient dehors.

Puis, toutes sortes de fausses théories se sont répandues sur les causes de cet essaim. Une théorie très répandue était que les secousses étaient dues à des forages pétroliers au large des Comores…

 

"Un conflit entre les explications scientifiques et les explications religieuses des imams"

La sociologue Laure Fallou est en train de répertorier ces théories du complot dans le cadre d’une étude, pour le Centre sismologique euro-méditerranéen (CSEM), portant sur la perte de confiance de la population de Mayotte envers les scientifiques.

Les habitants avaient des attentes très fortes en termes d’explications scientifiques. Ils n’ont pas compris que les sismologues ne puissent pas immédiatement expliquer ce phénomène, et comme ces derniers ne communiquaient pas sur le fait qu’ils ne pouvaient pas l’expliquer, ce manque d’information a alimenté la suspicion. Le manque de réponse politique, dans les premiers temps, a aussi entretenu la suspicion.

Le contexte de Mayotte est particulier. Avant cet essaim, il n’y avait pas de culture de risque sismique, donc la plupart des personnes ne comprenaient pas que les scientifiques ne puissent pas prédire les séismes à l’avance. Il y avait aussi un manque de confiance dans les autorités après la grève générale, et un conflit entre les explications scientifiques et les explications religieuses des imams qui disaient que les séismes représentaient des messages de Dieu.

Dans mes interviews, de nombreuses théories du complot sont ressorties, comme celle du forage pétrolier. Des habitants ont aussi émis des théories selon lesquelles les autorités dissimuleraient des informations sur le nombre ou la magnitude des séismes pour ne pas affoler la population ou pour ne pas avoir à payer des dommages si l’état de catastrophe naturelle était décrété.

Au fil des mois, les communications des autorités se sont faites plus régulières, et des réponses scientifiques sur les causes de l’essaim ont été relayées, mais c’était trop tard : la confiance était déjà brisée et elle sera maintenant difficile à regagner.

Il y a aussi ce sentiment que les médias nationaux ne s’intéressent pas à Mayotte, car pendant ce temps ils couvrent des séismes de plus faible magnitude en métropole.


Dans le groupe Facebook "Signalement Tremblement de Terre Mayotte", il est fréquent que certains s’étonnent du manque de cohérence entre ce qu’ils ressentent et les magnitudes répertoriées dans les communications de la préfecture. Cependant cela n’a rien d’anormal, assure Nicolas Taillefer, responsable de l’unité Risques sismiques et volcaniques du BRGM :

La question de la perception tient à plusieurs facteurs, dont la magnitude, la distance du séisme par rapport à l’observateur, le sol – car il peut y avoir des effets d’amplifications selon certains sites –, l’étage et le type de plancher sur lequel on se trouve, le type de bâtiment… Si le séisme se produit la nuit, on peut aussi le ressentir plus fortement car il y a moins de bruit. Il y a également des facteurs liés au séisme lui-même : le type d’onde, la profondeur à laquelle il intervient… Cependant nous n’avons aucun doute sur la fiabilité des instruments de mesure, qui détectent de nombreux séismes que la population ne ressent pas.

Nicolas Taillefer explique que des capteurs supplémentaires ont été installés à Mayotte depuis le début de l’essaim et qu’en 2019, des nouveaux instruments permettant de faire des mesures à terre ainsi qu’en mer seront déployés afin de mieux analyser les causes de ce phénomène.


Article écrit par Gaelle Faure.