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Quatre vidéos publiées le 1er décembre prétendent montrer des "policiers-casseurs" : selon certains manifestants et internautes, des agents des forces de l’ordre déguisés en casseurs auraient pris part aux dégradations, commises lors de la manifestation des "Gilets jaunes" à Paris, dans le but de discréditer le mouvement. Ces images montrent des policiers et/ou des agents du renseignement en civil, ce qui est à la fois légal et courant. Rien ne prouve qu’ils aient commis des actions violentes.

Samedi 1er décembre, le mouvement des "Gilets jaunes", qui conteste l'augmentation des taxes sur les carburants et, plus généralement, la baisse du pouvoir d'achat des classes modestes et moyennes, a manifesté à Paris. Selon le ministère de l'Intérieur, 5 500 personnes ont défilé dans le secteur des Champs-Élysées où des violences et des dégradations ont été commises contre les forces de l'ordre, des commerces, des véhicules et l'Arc de Triomphe.

Les quatre vidéos prétendent montrer des policiers en civil infiltrés dans la manifestation parisienne des Gilets jaunes, qui s’est tenue le 1er décembre dans les environs des Champs-Élysées, à Paris.
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1) Des hommes avec des brassards de police sur les Champs-Élysées


La première vidéo, publiée sur Facebook samedi vers 23 heures et ayant depuis récolté plus de 4,5 millions de vues, montre un groupe de policiers vêtus de vêtements noirs descendant la célèbre avenue.
Certains ont le visage masqué ou portent un masque de ski, la quasi-totalité d’entre eux porte un brassard rouge les identifiant comme policiers. "Regardez-les bien, voilà les véritables casseurs", commente celui qui filme la scène.

2) Des policiers près d'un fourgon


Cette vidéo montre plusieurs hommes en civil autour d’un fourgon de police au 83, avenue de la Grande-Armée, près de la Porte Maillot. Encapuchés, ils semblent prendre du matériel à l’intérieur du véhicule.

"Voilà les flics en civil […] et après ça casse et après [on dit que ce sont] les gilets jaunes […] ils sont infiltrés et après c’est eux qui cassent", commentent deux femmes derrière l’objectif dans une vidéo ayant elle aussi recueilli plus de 4 millions de vues depuis le 1er décembre.

3) Des supposés policiers pris à partie par les manifestants


La troisième vidéo, tournée au croisement de la rue Brey et de la rue de Montenotte et publiée sur Facebook samedi en fin de matinée, montre huit hommes pris à partie par un groupe de Gilets jaunes qui les accusent d’être des policiers déguisés en casseurs. L’un d’eux porte un gilet jaune, les autres sont vêtus de couleurs sombres. "Regardez-les", scandent les manifestants tout en les insultant dans une vidéo ayant récolté 3,4 millions de vues.
 
4) Tentative d'interpellation par un policier en gilet jaune


La quatrième vidéo montre un écran de télévision diffusant le journal télévisé de la chaîne française C-News, à 18 h 32 le 1er décembre. Le téléspectateur filme sa télé qui montre un homme portant un gilet jaune tentant d’interpeller une manifestante et de l’emmener derrière des fourgons de police. Il n’y parvient pas et rejoint le groupe de policiers avant de retirer son gilet jaune. "Et on dit qu’il n’y a pas de policiers déguisés en gilets jaunes… Regardez bien cet homme", commente-t-il. La vidéo a recueilli plus de 2,5 millions de vues.

Ces vidéos ne prouvent pas que les policiers sont des casseurs

Au moins trois de ces vidéos montrent des policiers en civil, c’est-à-dire qui ne portent pas leur uniforme, et qui semblent s’être infiltrés dans la manifestation. Pour autant, aucune vidéo ne montre un policier en train de commettre des dégradations ou de s’en prendre à ses collègues, il est donc impossible de prouver que tel a été le cas, et inversement.

Par ailleurs, le fait que des policiers soient vêtus en civil est une pratique "tout à fait légale et courante", explique le professeur de droit pénal, Olivier Cahn, joint par la rédaction des Observateurs de France 24.
 
Les policiers aussi bien que les agents du renseignement peuvent légalement s’infiltrer dans les manifestations et y procéder à des arrestations. En fait, tout le monde a le droit d’interpeller quelqu’un qui commet un délit puni d’une peine d’emprisonnement, en vertu de l’article 73 du code de procédure pénale. Toutes les actions violentes commises lors de manifestations entrent dans cette catégorie à l’exception des tags, sauf quand ils sont inscrits sur des monuments historiques.

La police nationale a publié un tweet allant dans le même sens pour répondre aux accusations des internautes. "Comme dans toute manifestation, les policiers en civil procèdent discrètement à des interpellations et renseignent sur les mouvements du cortège", a-t-elle précisé le 2 décembre.


Interrogé par notre rédaction, le journaliste français Louis Witter, qui a couvert et photographié de nombreuses manifestations en France ces dernières années, estime que :
 
Pour moi, tout cela est fantasmé de A à Z [le fait que des policiers se seraient comportés comme des casseurs, NDLR]. Après, qu’il y ait des policiers en civil chargés d’être au cœur de l’action pour repérer, marquer et interpeller des manifestants qui commettent des violences, c’est tout à fait classique en maintien de l’ordre.
 
Des "policiers-casseurs" ont existé en France et à l’étranger

Reste que des cas de "policiers-casseurs", rares et anciens, ont été documentés en France et à l’étranger.
À Paris, en 1979, un soi-disant "casseur" est appréhendé par le service d’ordre de la CGT, un groupe de syndicalistes chargé du bon déroulement de la manifestation dans le cadre du mouvement des sidérurgistes qui frappe alors le pays. Ce "casseur", pris en flagrant délit de brisage de vitrine, est en fait un agent de police nommé Gérard Le Xuan, qui porte alors sur lui son arme de service, son brassard et sa carte de police. Selon la CGT police, cet homme "agissait sur ordre".

En 1986, dans le cadre d’un mouvement étudiant contre une réforme de l’université, un "homme à l’écharpe jaune" est vu en train de jeter des projectiles aux forces de l’ordre. Plusieurs médias, dont TF1 et le magazine ACTUEL, affirment alors qu’il s’agit d’un policier-casseur. "Sa véritable identité n’a jamais été établie en justice", précise Olivier Cahn, qui note cependant que cet exemple historique "nourrit la suspicion".

Comme le rappelle Slate dans un article sur le sujet, le cas le plus emblématique de cette figure du "policier-casseur" est canadien et date de 2007. À l’époque, des agents de la sûreté du Québec sont surpris déguisés en casseurs au sommet de Montebello – réunissant les chefs d'État de l’Amérique du Nord. "Un film amateur de la séquence va faire le tour du monde et de l’Internet mondial", note Slate.

Est-il alors légitime de s’inquiéter de la présence d’éventuels "policiers-casseurs" en manifestation ?

"En plusieurs mois d'enquête sur le maintien de l'ordre, je n'ai jamais recueilli un seul témoignage, même off [anonyme, NDLR], d'un policier avouant ce type de manipulation active, et pourtant j'ai cherché", confie à Slate David Dufresne, journaliste-enquêteur auteur de "Maintien de l’ordre" paru en 2007.

"J’estime que, par rapport aux cas des années 70 ou 80, la situation concernant le maintien de l’ordre s’est améliorée. Celui-ci est beaucoup plus encadré : les policiers sont plus professionnels, le niveau de recrutement et de formation a augmenté", conclut Olivier Cahn.
 
La figure du "policier-casseur" ancrée à gauche

Malgré l’absence de preuves dans l’actualité récente des mouvements sociaux, la figure du "policier-casseur" ou de "l’agent provocateur" a beaucoup de succès.

Le célèbre humoriste français Coluche a par exemple mentionné ce sujet dans son célèbre sketch "Le flic" de 1975, visible ici à partir de 4’30.

Plus récemment, deux politiciens de gauche ont avancé qu’ils existaient et que leur objectif était de saboter les manifestations pacifiques.

"Cette pratique dont je parle, c’est cette présence dans les cortèges de manifestants de personnes infiltrées qui jettent des pierres, brisent des vitrines et ensuite sortent des brassards de police", affirmait en 2010 à la télévision Jean-Luc Mélenchon, alors président du Parti de gauche.

Cette déclaration polémique faisait suite à la diffusion d’une vidéo filmée par l’agence Reuters, le 16 octobre 2010, montrant un homme âgé s’opposer à un homme qui brise la vitrine d’un commerce, avant d’être lui-même frappé par un autre homme dans une manifestation parisienne contre la réforme des retraites.

La séquence en question est visible dans cette vidéo à partir de la vingtième seconde.

L’homme âgé avait ensuite, comme de nombreux internautes, émis des doutes sur la véritable identité du deuxième manifestant, qui avait réalisé une acrobatie impressionnante pour le frapper et avait ensuite été surnommé “le ninja manifestant”. Il était soupçonné d’être un policier infiltré dans la manifestation.

Mais un an plus tard, l’AFP a révélé que ce "ninja" avait été arrêté dans un squat du XXème arrondissement de Paris et que son implication dans les milieux anarchistes parisiens était avérée. Il aurait par ailleurs avoué être l’homme visible dans la vidéo.

Trois ans plus tard, la figure du Nouveau parti anticapitaliste Olivier Besancenot publiait une vidéo sur YouTube dans laquelle il expliquait que des "policiers se sont déguisés en casseurs" à Nantes en novembre 2014, montrant des photos imprimées sur une grande feuille de papier. "Est-ce que ces policiers se sont cantonnés à se déguiser en casseurs, est-ce qu’ils ont été un peu plus loin ?", s’interroge-t-il avant de montrer la vidéo du "ninja manifestant".

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Cet article a été écrit par Liselotte Mas (@liselottemas).