Des internautes ont alerté fin novembre la rédaction des Observateurs de France 24 sur une page Facebook douteuse qui prétend vendre un "traitement définitif du VIH". Présentée comme la page officielle de Donatien Mavoungou, un docteur gabonais controversé spécialiste du sida, elle cherche en réalité à arnaquer de nombreux malades en leur vendant plusieurs centaines d’euros un "médicament" qui ne leur sera jamais livré.

Le 27 novembre, un de nos abonnés sur Facebook nous demande d'enquêter sur "quelqu'un qui se ferait passer pour un docteur et qui affirme guérir le VIH/sida". Il joint plusieurs captures d’écran d’une page nommée "Docteur Donatien Mavoungou", créée le 11 avril 2018 et qui compte alors plus de 22 000 abonnés.


Les publications évoquent un "traitement définitif du VIH sida disponible aujourd’hui", affirment que "la durée du traitement est de 18 jours, pas d’alcool, pas de tabac, pas de sexe pendant le traitement". Elles comptabilisent toutes des centaines de commentaires : des remerciements et demandes d’informations mais aussi des messages qui appellent à ne pas se fier à la page jugée "douteuse" et à son administrateur qualifié d’arnaqueur ou d’escroc. On remarque aussi un petit groupe d’environ dix internautes qui copie-colle de soi-disant "témoignages de guérison totale".


Il n’existe pas à ce jour de traitement connu pour "guérir" du sida. Mais sans même disposer de cette information, plusieurs éléments peuvent d’emblée mettre sur la piste d’une arnaque en regardant cette page.

Des détails louches

Le "docteur" affirme être joignable sur WhatsApp via les numéros de plusieurs pays : États-Unis, Cameroun et Burkina Faso. Chose étrange s’il s’agit d’un médecin gabonais : il ne fournit aucun numéro avec l’indicatif du Gabon.

Dans ses publications, aucun détail n’est donné sur la composition ou le nom du médicament. Le "docteur" évoque de nombreuses maladies qu’il pourrait "soigner" : "VIH, Sida, diabète, hépatites, fibrome, prostate", indique-t-il dans une publication du 26 octobre. Une telle multi-compétence ne peut qu’inciter à se méfier.

De la même manière, le ton général de la page semble peu scientifique : VIH et sida sont évoqués comme s’il s’agissait de la même chose. Or le VIH est le nom du virus, tandis que le sida est le nom donné au stade avancé des symptômes que le virus peut provoquer.

Un contresens scientifique

Par ailleurs, le VIH n’est pas un virus que l’on peut retirer complètement de son organisme après avoir été diagnostiqué séropositif. Les antirétroviraux, le traitement le plus fréquent, permettent de stopper ou de ralentir sa progression et la détérioration du système immunitaire du patient.

Il existe une seule exception à cet état de fait : une guérison totale de l’infection du VIH a été répertoriée à ce jour dans le monde. Il s’agit du cas de Timothy Brown, dépisté séropositif en 1995 et guéri après une greffe de moelle osseuse à la suite d'une leucémie en 2007. Cette greffe provenait, comme le rapporte Libération, d’un patient qui avait développé des cellules immunitaires mutantes résistantes au VIH, comme 0,3 % de la population mondiale qui est "immunisée" naturellement contre le virus.
 
Des photos téléchargées un peu partout sur Internet


La page Facebook publie des annonces assorties de photos avant/après de personnes présentées comme ayant été guéries par le docteur. Or, grâce à une recherche d’image inversée (cliquez ici pour savoir comment faire), on retrouve très rapidement l’origine de ces images.

Elles sont extraites des sites Internet d’ONG comme RED, qui lutte contre le sida, ou de Médecins sans frontières. D’autres viennent de banques d’images en ligne ou d’agences de presse. L’une d’elles ne montre même pas une personne séropositive mais une victime d’une épidémie de choléra en Haïti en 2010.

Les preuves de l’arnaque

Pour en savoir plus et comprendre les ressorts de cette arnaque, notre rédaction a contacté ce faux docteur sur WhatsApp le 27 novembre via son numéro américain.

Notre journaliste a prétendu vouloir acheter le traitement pour "un ami", demandant à ce titre une livraison expresse en France à l’occasion de sa prétendue visite.

La première réponse du "docteur" est un message automatique ou copié-collé, car envoyé bien trop rapidement par rapport à la longueur du texte :


Après avoir fourni des renseignements factices sur notre "ami", un deuxième message automatique ou copié-collé est envoyé :


Le "docteur", après quelques questions sur l’état de santé de notre ami, nous promet une réception du colis le lendemain soir "au plus tard" via le transporteur DHL pour un tarif supplémentaire de 100 000 francs CFA, soit 152 euros, et nous demande un témoignage après la guérison, ce que nous acceptons.

Le "docteur" demande ensuite notre nom, prénom, numéro de mobile et adresse complète, que nous lui fournissons. Cela ne semble pas lui suffire puisqu’il demande ensuite une photo de notre pièce d’identité. Nous demandons pourquoi et le ton devient tout de suite plus sec : "J’ai 71 ans, je n’ai plus le temps des jeux d’enfants, désolé je peux plaisanter avec tout mais pas avec la santé d’autrui".

Quand nous demandons des renseignements sur la transaction, le "docteur" semble soudainement très pressé. "Ça peut se faire dans combien de minutes ?", "Je finis bientôt ici à l’agence DHL". Son but est manifestement de précipiter notre achat.

Afin d’obtenir davantage de renseignements sur la procédure, nous prétendons ne pas connaître Western Union. Nous demandons aussi des photos des médicaments prêts à livrer. Le "docteur" nous transfère les images de personnes "guéries" déjà publiées sur sa page Facebook, qui ont été téléchargées sur les sites de plusieurs ONG internationales.


Quand nous redemandons une photo des colis, il nous répond : "Vous n’avez pas confiance, laissez tomber. Désolé." Nous insistons, arguant que notre "ami" demande des garanties avant de dépenser son argent. "Ma fille, avant de me contacter, fallait te renseigner", rétorque-t-il, puis renvoie le même message commençant par "j’ai 71 ans"... déjà envoyé.

Plus de 600 euros pour ce "traitement"

Nous demandons finalement le tarif du traitement et ses coordonnées Western Union, prétendant que nous allons payer.


Nous feignons d’accepter les termes de la vente avant de demander un selfie prouvant qu’il est bien le docteur, compte tenu de la somme importante demandée : 400 000 francs CFA, soit 609 euros. Il refuse.

S’ensuivent plusieurs échanges téléphoniques via WhatsApp ou le docteur explique ne pas avoir d’appareil photo sur son smartphone. Pourtant, nous avons la possibilité de demander un appel vidéo avec lui, ce qui serait impossible s’il n’avait pas d’appareil photo sur le téléphone portable. Quand nous lançons ces appels vidéo via WhatsApp, il les refuse systématiquement.


En appel audio, il explique également que "le prix normalement est de deux millions de francs [3 048 euros]" et que ce prix élevé s’explique par le fait qu’il "ne travaille pas seul, avec plusieurs personnes pour retirer l’argent, faire la queue dans les Western Union, etc."

À la suite de cet échange, nous posons de nombreuses questions : quel est le nom du médicament, quel est son lieu de fabrication, et insistons encore pour obtenir une photo de la boîte de médicaments, ou du colis. Les réponses se répètent : "Je ne travaille pas dans le doute", "je ne suis pas ici pour jouer", "que le seigneur vous pardonne", "vous n’êtes pas sérieuse".

Après avoir longuement insisté, le "docteur" finit par donner le nom du médicament : "Imunodef", nom qui ne correspond pas à celui élaboré par le véritable médecin Donatien Mavoungou, nommé IMMUNOREX-DM28.

Enfin, nous téléphonons au coursier dont le "docteur" nous indique le numéro. Il est censé récupérer l’argent avec une pièce d’identité dans un bureau Western Union de la ville camerounaise de Maroua. Et au bout du fil, nous tombons sur le faux docteur, dont nous reconnaissons la voix. Il semble donc que cet escroc soit basé dans cette ville.
 

Le véritable Pr Mavoungou : "Je n’ai pas de page Facebook"

Le véritable Professeur Donatien Mavoungou a élaboré un médicament censé traiter le sida en renforçant le système immunitaire du patient. Mais selon une enquête du magazine Sciences et avenir, il s’agirait là aussi d’une escroquerie : ce médicament serait un faux, sujet à un trafic entre la France et l’Afrique. Nous l’avons contacté, il affirme pour sa part que "cette enquête est ridicule et n’est pas fondée scientifiquement".

Concernant l’usurpation de son identité, il a publié le 7 juin 2018 une vidéo sur YouTube pour dénoncer l’escroc.


Il précise à notre rédaction :
 
Je n’ai aucun profil ou page Facebook, tous ceux qui existent sont des faux. Je n’ai pas encore porté plainte contre cet escroc car j’attends de réunir un maximum de preuves auprès des victimes, c’est-à-dire des documents qui attestent du transfert d’argent vers cet homme. J’en ai recueilli quelques-uns pour le moment.

Je conseille aux malades d’éviter toutes ces arnaques sur les réseaux sociaux et de se rendre dans le centre de traitement ambulatoire le plus proche de leur domicile. Ces centres présents un peu partout sur le continent ont été mis en place en partenariat avec l’Organisation mondiale de la santé. Ils vous redirigeront vers le milieu hospitalier où vous serez soigné avec les traitements d’usage.

Je tiens par ailleurs à insister sur le fait qu’il est faux de dire qu’on peut guérir du sida avec un simple médicament, c’est complètement ridicule.

Comment repérer les arnaques qui circulent sur les réseaux sociaux ?
  • Méfiez-vous des annonces trop belles pour être vraies ;
  • Testez votre interlocuteur, demandez des appels vidéo pour s’assurer de son identité ;
  • Essayez dans la mesure du possible d’effectuer vos achats en personne ou dans une boutique, il est très facile d’arnaquer quelqu’un via un mandat postal ou un virement Western Union ;
  • Consultez les forums et sites Internet qui répertorient les arnaques ;
  • Lisez les commentaires, s’il y a une arnaque, elle a probablement été signalée (mais, attention, les commentaires peuvent être supprimés des pages Facebook).
Si vous avez été victime de ce faux docteur, n’hésitez pas à nous contacter pour témoigner :

Sur notre page Facebook
Par mail : observateurs@france24.com
Sur WhatsApp : +33 6 30 93 41 36

Cet article a été écrit par Liselotte Mas (@liselottemas).
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