"À votre service" calligraphié en arabe, et "puis-je vous aider" en français : c’est ce qu’on voit sur le polo d’un employé de Carrefour, sur une photo publiée le 25 novembre sur Twitter. L’internaute qui a utilisé l’image a affirmé que la photo avait été prise en région parisienne… avant de révéler qu’il s’agissait d’une blague. Mais entre-temps, il a pu documenter de très nombreuses réactions, souvent racistes, qu’il a détaillées à notre rédaction.

L’image publiée par "Malik Milka", pseudonyme utilisé par un internaute de la région parisienne, est un peu floue. Il dit en légende : "Agréable surprise. Au Carrefour de Mantes-La-Jolie, le magasin et ses employés s’adaptent à la population. Bel exemple de vivre ensemble".

Sa photo suscite rapidement l’indignation d’internautes qui ne comprennent pas pourquoi un magasin en France écrirait une phrase en arabe sur les tenues de ses employés. D’autres se lamentent de fautes de français sur le t-shirt (il manque un tiret en le verbe et le pronom personnel et un point d’interrogation à la fin), faisant référence indirectement au "grand remplacement", théorie conspirationniste affirmant que la population européenne actuelle sera remplacée à terme par une population non européenne.

Tweet diffusé par le compte d'une militante du Rassemblement National (ex-FN).

Mais le lendemain matin, Malik Milka révèle la supercherie : la photo a été prise par un de ses amis à Oujda, dans un magasin Carrefour du Maroc. Il poste même une photo plus large, où on voit clairement des panneaux avec des prix en dirham marocain.

"L’expérimentation sociale a bien marché : on a bien vu comment « la fachosphère » s’empare de certaines images pour relayer de fausses informations"

Malik Milka, l’auteur de ce canular, estime que ce qui était à l’origine une blague a montré le comportement de certains internautes.

Au départ, c’est de la rigolade, pour vraiment caricaturer au maximum le fantasme de la "fachosphère" [néologisme désignant l’ensemble des mouvances et sympathisants proches des idées de l’extrême droite] lorsqu’elle parle d’islamisation. Mon ami n’avait pas pris la photo pour faire la blague à l’origine, juste parce qu’il voyait pour la première fois ces t-shirts. Il m’arrive parfois de faire des blagues similaires pour démasquer certains comptes et prouver qu’ils ont des idées racistes.

Dans ce tweet, Malik Milka avait fait croire qu’il contrôlait les sacs des clients dans un Auchan pour "vérifier si leur viande était bien halal". Un tweet qui avait été pris au premier degré par beaucoup d’internautes.

J’espérais que la blague serait reprise, et il faut dire que ça a pris une ampleur que je n’attendais pas. C’est une expérimentation sociale qui est assez intéressante au final, car on voit la manière d’agir de certains internautes qui relaient des thématiques de l’extrême droite : trouver une photo sortie de nulle part, ne pas vérifier un quart de seconde son origine, et la relayer en s’indignant. Pourtant, il suffisait de bien regarder au fond de l’image [même si celle-ci est floue, NDLR] pour voir que les prix étaient en dirhams.

Exemple de réaction suite à la publication de Malik Milka. Capture d'écran et floutage France 24.

Au-delà de la blague, Malik Milka a pu expérimenter des réactions d’internautes qui n’avaient que faire de la réalité des faits.

Ce qui m’a beaucoup surpris, c’est la mauvaise foi : beaucoup d’internautes m’ont dit que c’est parce que j’avais créé une fausse information que beaucoup avaient la haine contre moi. Donc on serait fautif quoi qu’il arrive : si la photo est vraie, c’est de notre faute car c’est une preuve de l’envahissement par la culture arabophone ; si la photo est fausse, c’est de notre faute, car on a diffusé une fausse information.

Il y a même un compte Twitter qui m’a dit "même si la photo n’a pas été prise en France, elle aurait très bien pu exister". Un autre m’a expliqué : "même si je sais que c’est faux, je vais laisser l’image, comme ça les gens croiront que ça existe. C’est important de diffuser des "fake news" pour montrer que vous nous envahissez".

Je crois surtout que c’est l’ego des personnes qui m’accusent d’avoir diffusé une fausse information qui en a pris un coup, car leur comportement a simplement été démasqué et exposé au grand jour.


Autre exemple de réaction suite à la diffusion de la photo. Capture d'écran transmise par Malik Milka. La publication a été effacée par son auteur.