Une vidéo circule depuis quelques jours sur WhatsApp et prétend montrer l’assassinat du journaliste saoudien dissident Jamal Khashoggi. Mais après de longues recherches, il apparaît que ces images n’ont absolument rien à voir avec cette affaire : elles montrent un règlement de compte d’une violence inouïe entre gangs criminels brésiliens. Depuis l’assassinat, de nombreuses images circulant sur les réseaux sociaux prétendent montrer les faits, mais aucune n’est authentique.
 
ATTENTION, CERTAINS DÉTAILS ÉVOQUÉS DANS CET ARTICLE PEUVENT CHOQUER
 
MISE À JOUR LE 27/11/2018 : ajout du communiqué de l'entreprise G4S

Le journaliste saoudien et éditorialiste Jamal Khashoggi est entré dans le consulat saoudien d’Istanbul le 2 octobre dernier et n’en est jamais ressorti. Le 15 novembre, le procureur général saoudien a finalement affirmé qu’il avait été drogué et démembré sur place.

Ces derniers jours, plusieurs internautes ont envoyé une vidéo extrêmement violente à notre rédaction, prétendant qu’elle montrait l’assassinat de Jamal Khashoggi et nous demandant de la vérifier.

Cette vidéo, d’une durée d’une minute trente, montre un homme assez corpulent, allongé sur le ventre sur une bâche en plastique noire, le buste nu. Il est inerte dès le début de la vidéo. Il se fait décapiter à coups de hache par un autre homme, portant une veste au motif camouflage et des gants gris. La tête de la victime est ensuite brandie par un homme cagoulé et armé.

Nous avons choisi de ne pas publier ces images, compte tenu de leur degré de violence extrême.



À gauche, un message reçu sur notre page Facebook ; à droite, sur notre messagerie WhatsApp.

"Le journaliste saoudien qui a été tué en Turquie. Dans l’ambassade de l’Arabie saoudite par les missionnaires du prince d’Arabie saoudite. […] Merci de vérifier cette vidéo. On s'envoie tout et n'importe quoi ici sans donner de source ou quoi que ce soit...", nous a par exemple indiqué, le 24 novembre, un internaute malien dans un message WhatsApp, y joignant la vidéo.

Il s’avère que ces images montrent bien une décapitation, mais elle n’a rien à voir avec l’affaire Khashoggi ou le Moyen-Orient.

Une vérification difficile

Pour retrouver l’origine de cette vidéo, nous avons d’abord effectué une recherche par image inversée sur le logiciel InVid (voir ici pour savoir comment faire), sans succès.

À gauche, la vidéo de décapitation où le logo de l'entreprise est clairement visible ; à gauche, un exemple d'uniforme des agents de G4S sur une photo officielle publiée par la filiale belge du géant mondial de la sécurité.

Nous avons ensuite repéré un détail dans l’image : un logo visible sur la veste portée par un homme qui brandit la tête de la victime à la fin de la vidéo. On distingue assez clairement le logo de l’entreprise de sécurité G4S. Mais cette entreprise étant présente dans 120 pays, cela n’a pas suffi à retrouver le lieu où aurait été tournée cette vidéo.

Nous avons ensuite distingué deux moments de la vidéo où des mots sont prononcés, entre 0'22 et 0'25 puis à 0'56. Ces mots sont en portugais, on entend dire "Tem que quebrar o osso”, ce qui signifie littéralement “il faut casser les os".


Sans forcément reconnaître la langue, il était possible de retrouver la vidéo. Nous avons ainsi exploré plusieurs sites diffusant habituellement ce genre de vidéos, comme Reddit ou Liveleak, en faisant des recherches par mots-clés dans plusieurs langues. D’un fil de discussion sur Reddit archivé sur la chaîne "Watch people die" ("Regarder les gens mourir", en français), nous avons trouvé une autre page vidéo archivée intitulée "Bound Man On Tarp Beheaded With Axe" ("Un homme ligoté, sur une bâche, décapité avec une hache", en français). Sous cette même vidéo, l’auteur de la page assure dans la légende qu’elle vient de l’État du Rio Grande do Sul au Brésil.
 
Un crime lié aux gangs criminels brésiliens

De là, des recherches par mots-clés en portugais permettent finalement de trouver des échos de cette vidéo dans la presse brésilienne.

Capture d'écran de l'article publié sur le site du journal Correiro de Gravatai.

Le journal local brésilien Correio de Gravatai a publié un article avec une capture d’écran partiellement floutée de la même vidéo le 4 mai 2017. Il affirme que cette exécution a eu lieu le 3 mai 2017 à Gravatai, une ville située à 30 kilomètres de Porto Alegre au Brésil. Elle aurait été perpétrée par le gang criminel Bala na Cara à l’encontre d’Orides Telles da Silveira, dit Bonitinho, 48 ans, membre du gang rival Os Manos. Une enquête a été lancée par le Bureau d’enquête sur les homicides et la protection de la personne de Gravatai, rapporte le journal brésilien.

D’autres journaux locaux comme le Giro de Gravatai et le Corriero de Povo ont rapporté des faits semblables.

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS :Khashoggi démembré ? Les images d’une série télé bernent le Web

Un employé de la société de sécurité G4S ?

Si nous avons pu retrouver l’origine de la vidéo, nous ne sommes pas parvenus à vérifier si l’homme visible dans la vidéo est oui ou non un employé de l’entreprise de sécurité internationale G4S. C’était l'interrogation d'un internaute ivoirien, qui nous a également transmis la vidéo, inquiet que cette exécution puisse avoir été commise sous les ordres de la hiérarchie de l’entreprise. "La multinationale G4S à l'œuvre", nous a-t-il écrit le 19 novembre.

Contactée par la rédaction des Observateurs de France 24, l'entreprise a nié tout lien avec cette vidéo, affirmant que la veste avait été signalée volée avant sa diffusion sur les réseaux sociaux au Brésil.
 
"G4S n’a aucun rapport avec cette abominable vidéo et nous condamnons fermement les actions de ceux qui y sont impliqués. Cette vidéo a été signalée par la police quand elle est apparue pour la première fois en mai 2017, et la veste qui montre notre logo sans notre autorisation a été signalée comme volée à la police avant l’apparition de la vidéo. Son numéro de série a été blacklisté par la Police fédérale brésilienne. Nous ne connaissons pas l’identité des personnes visibles dans la vidéo", a précisé l’entreprise dans un communiqué adressé à notre rédaction le 27 novembre 2018.

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS :Non, les images du corps de Jamal Khashoggi n’ont pas fuité sur les réseaux sociaux

Cet article a été écrit par Liselotte Mas (@liselottemas).