Des milliers de médecins cubains exercent au Brésil depuis 2013, dans le cadre d’un programme bénéficiant à des dizaines de millions de patients dans les zones défavorisées. Mais Cuba a récemment décidé de se retirer du programme, à la suite des attaques répétées de Jair Bolsonaro, le président élu brésilien, à l’encontre de ses médecins. L’un d'eux s’interroge sur le devenir des patients du village où il travaillait depuis deux ans, en pleine forêt amazonienne.

Le programme "Mais Médicos" ("Plus de médecins") a été lancé en 2013 par l’ancienne présidente brésilienne Dilma Rousseff, pour pallier le manque de médecins dans de nombreuses zones du pays (régions réculées, campagnes, banlieues des grandes villes, etc.).

Ouvert à la fois aux Brésiliens et aux étrangers, ce programme a permis l’envoi de milliers de médecins cubains dans le pays. Pour chaque médecin expatrié, Cuba recevait environ 3 600 euros, dont 30 % étaient reversés au médecin, le reste alimentant le budget national cubain.

Anti-communiste affirmé, Jair Bolsonaro, le candidat d'extrême droite ayant remporté l'élection présidentielle brésilienne le 28 octobre dernier, avait déjà menacé de suspendre ou de modifier le programme durant sa campagne. Le 14 novembre, il a finalement annoncé qu’il jugeait possible de le poursuivre avec Cuba, à condition que les médecins cubains passent un "test de compétences", qu’ils reçoivent 100 % du salaire versé par le Brésil à Cuba, et qu'ils puissent faire venir librement leurs familles au Brésil.

À la suite de cette déclaration, le ministère cubain de la Santé a annoncé son retrait du programme, estimant que Jair Bolsonaro avait été "méprisant" et qu’il violait l’accord passé entre les deux pays :

Il n’est pas acceptable que l’on questionne [...] le profesionnalisme et l’altruisme des collaborateurs cubains [...]. En cinq ans [...], près de 20 000 [d’entre eux] se sont occupés de 113 359 000 patients, dans plus de 3 600 municipalités. [...] Plus de 700 municipalités ont eu un médecin pour la première fois de leur histoire.


D’après l’Organisation panaméricaine de la santé – une agence de l’Organisation mondiale de la santé – environ 8 300 médecins cubains exerçaient dans 2 800 municipalités brésiliennes avant l'arrêt du programme.
 

"Avant mon arrivée, aucun médecin n’était venu à Bona depuis un an"

Arnaldo Cedeño Núñez est un médecin généraliste cubain de 38 ans. Il a travaillé durant deux ans à Bona, un village situé dans la forêt amazonienne et appartenant à la municipalité d’Almeirim, dans l’État du Pará (nord-est), dans le cadre du programme "Mais Médicos". Il a appris que son contrat prenait fin le 15 novembre.

Après avoir exercé au Venezuela entre 2012 et 2015, je souhaitais découvrir un nouveau pays et travailler auprès d’une communauté indigène.

Je suis donc arrivé au Brésil en juillet 2016. Et une fois sur place, on m’a proposé d’aller à Bona. Au début, ça m’a fait un peu peur : je me demandais si j’allais réussir à tenir le rythme de travail, il y a des maladies là-bas comme le paludisme… Mais il était possible de changer de lieu de travail, s’il ne nous convenait pas.

"Il n’y a ni l’électricité, ni le téléphone, ni Internet, ni l’eau courante à Bona"

Bona est un village en pleine forêt, au bord d’une rivière, avec six ou sept hameaux autour. Environ 1 100 personnes vivent là : la plupart appartiennent à l’ethnie Wayana-Apalaï. Il n’y a ni l’électricité, ni le téléphone, ni Internet, ni l’eau courante.

À Bona, le poste de santé est tout petit. À l’intérieur, il y a une petite chambre avec un lit – où je dormais – et une petite cuisine. Le matériel médical sur place est vraiment basique : thermomètre, tensiomètre, balance, matériel pour faire des points de suture, pour l’accouchement (pinces, bistouri, ciseaux, coton, compresses…)… Concernant les médicaments, il y en avait uniquement pour traiter les douleurs, les infections ou certaines maladies chroniques comme le diabète.


Le poste de santé de Bona.
 

Avant mon arrivée, aucun médecin n’était venu à Bona depuis un an. Seuls des techniciens en soins infirmiers se relayaient régulièrement sur place. Mais parfois, personne ne venait pendant trois mois.

Personnellement, je restais 20 jours à Bona, puis je me reposais 20 jours à Macapá [une plus grande ville à deux heures d'avion, dans l’État de l’Amapá, NDLR]. À Bona, il y avait presque toujours un technicien en soins infirmiers avec moi. Et quand j’étais absent, en théorie, il y en avait toujours un qui restait également. Par ailleurs, un habitant jouait souvent le rôle d’interprête pour moi, car tous les habitants ne parlent pas portugais. Petit à petit, j’ai gagné la confiance des habitants, notamment des femmes, alors qu’elles sont très timides.


Un technicien en soins infirmiers, à droite.

Arnaldo Cedeño Núñez s'occupait des accouchements à Bona.

Arnaldo Cedeño Núñez examine une jeune femme enceinte.
 

"Je suis parti sans dire au revoir aux habitants et sans terminer ce que j’avais commencé"

Le 15 novembre, j’ai quitté Bona pour aller me reposer à Macapá, comme d’habitude. Et arrivé sur place, j’ai appris que je n’allais pas revenir au village. Honnêtement, je me doutais que le programme allait prendre fin, mais je ne pensais pas qu’il s’arrêterait aussi brutalement. Je pensais rester au moins jusqu’en janvier, voire jusqu’à la fin de mon contrat, en juin-juillet. Du coup, je me suis senti très mal au début, car je suis parti sans dire au revoir aux habitants et sans terminer ce que j’avais commencé : il y a des patients, notamment des femmes enceintes, qui ont besoin d’être suivis, et je ne vais pas revenir.


"Les dernières photos de ma chère Bona, prises depuis les airs, le jour où je suis parti sans dire au revoir."

"Mes enfants indigènes. Je suis parti sans vous dire au revoir. Je n’avais aucune idée de ce qui allait se passer. [...] Pardon de ne pas vous avoir dit au revoir !"
 

Cela dit, je comprends la décision de notre gouvernement, car les propos du prochain président brésilien nous ont vraiment blessés, il a mis à mal notre image. Concernant nos compétences, il existe déjà une procédure à notre arrivée au Brésil pour faire reconnaître notre diplôme. Concernant notre salaire, nous savions très bien ce que nous allions gagner avant de venir, et c’était suffisant pour couvrir nos dépenses. Enfin, nos familles avaient déjà la possibilité de nous rejoindre sur place.

"J’ai dû me débrouiller pour soigner les gens avec le peu que j’avais"

Cette expérience à Bona m’a beaucoup appris, sur le plan médical et personnel. Ses habitants n’ont rien, mais il ne se plaignent jamais. Du coup, j’ai appris à apprécier et valoriser le peu que j’avais, en tant que médecin et personne. Par exemple, j’ai dû me débrouiller pour soigner les gens avec le peu que j’avais, alors qu’il est bien plus facile d’exercer dans un hôpital, entouré de collègues. De plus, j’ai appris beaucoup sur le paludisme.

Actuellement, il y a deux techniciens en soins infirmiers à Bona. J’ignore s’il est prévu qu’un autre médecin arrive sur place. En général, les médecins brésiliens n’aiment pas travailler dans les zones difficiles… En ce qui me concerne, je suis toujours à Macapá, et je pense retourner à Cuba à la mi-décembre au plus tard.


Arnaldo Cedeño Núñez, aux côtés d'un technicien en soins infirmiers et d'enseignants, qui se rendent une ou deux fois par an à Bona.
 

D’après l’Organisation panaméricaine de la santé, tous les médecins cubains sont censés partir progressivement d’ici le 12 décembre. Certains d’entre eux sont d’ailleurs déjà rentrés à Cuba.

Alors que les médecins cubains représentent environ 80 % des effectifs du programme "Mais Médicos", leur départ va priver de soin des millions d’habitants dans les zones défavorisées, où les professionnels brésiliens refusent de s’installer. Selon le Secrétariat spécial pour la santé indigène, les communautés indigènes risquent d’être les premières affectées par la fin du programme avec Cuba.
 

Cet article a été écrit par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier).