Début octobre, le partage sur Facebook d’une vidéo montrant une agression envers un couple de Chinois de Paris a suscité l’émoi d’une communauté de plus en plus exposée à des agressions dans la capitale française et sa banlieue. Pour y faire face, des groupes d’entraide se créent sur WeChat, une application chinoise de messagerie instantanée.

L’agression s’est déroulée le 1er octobre, dans un immeuble du 13e arrondissement de Paris, où vit une importante communauté chinoise. Elle a été filmée par une caméra de vidéosurveillance et l’enregistrement a circulé sur Facebook le 7  octobre par Sécurité pour tous, un comité d’associations de Chinois vivant en France.

Le 1er octobre 2018, un couple se fait suivre dans le hall de leur immeuble du 13e arrondissement comme le montre une vidéo publiée sur Facebook le 7 octobre par le comité Sécurité pour tous.

Vols à l’arrachée, racket, cambriolages, agressions physiques : à Paris et en banlieue, les Chinois seraient considérés comme des cibles "riches" et "qui ne résistent pas" à leurs agresseurs, explique à la rédaction des Observateurs de France 24 le commissariat d’Aubervilliers, une ville située au nord de Paris et connue pour accueillir une forte communauté chinoise.

"Si je vois un groupe de jeunes qui ont l'air malveillant, c'est sûr que je changerai de trottoir"

Notre Observateur Wang (pseudonyme) est un jeune Chinois arrivé en France à l’âge de neuf ans. Habitant de Paris, il assure ne plus se sentir en sécurité dans certains quartiers parisiens ou de banlieue :

Les Chinois sont de plus en plus méfiants envers les communautés qu’ils ne connaissent pas. On n’ose plus sortir le soir dans des quartiers comme celui des Quatre-Chemins à Aubervilliers. Si je vois un groupe de jeunes qui ont l’air malveillant, c’est sûr que je changerai de trottoir.

Selon Wang, face à ces violences, certains ressortissants chinois installent des dispositifs de vidéosurveillance chez eux. Sur WeChat, une vidéo partagée le 17 octobre montre un cambriolage filmé grâce à une caméra disposée sur un bureau. Un utilisateur de ce réseau social assure qu'elle a été enregistrée le jour même à La Courneuve, au nord de Paris. Notre rédaction n'a cependant pas réussi à authentifier ces images.

Capture d'écran d'une vidéo, filmée par une caméra de surveillance, et présentée sur WeChat comme montrant un cambriolage à La Courneuve. Elle n’a jamais atterri sur les réseaux comme Twitter ou Facebook.

Comme celle-ci, d'autre vidéo de violences à l'encontre de la communauté chinoise circulent sur des groupes de discussion WeChat, une application très prisée par les Chinois, en Chine ou à l’étranger. Les messages de groupes y fusent à toute heure du jour et de la nuit. Pas de mur comme sur Facebook, aucun message public. L’application s’apparente sur bien des points à WhatsApp : des groupes de discussion pouvant aller jusqu’à 500 personnes, souvent composés de personnes ne se connaissant pas, qui cachent parfois leur identité avec des pseudonymes.

"Pour se prémunir des agressions, certains s'organisent par exemple pour rentrer à plusieurs"

Tamara Lui est la présidente de l’association Chinois de France, Français de Chine et une des porte-parole de Sécurité pour Tous, un comité d’associations asiatiques qui entend donner plus de visibilité à ces agressions ciblées. Le collectif s’était fait connaître en septembre 2016 pour avoir organisé une manifestation contre les violences et le racisme anti-asiatique après la mort de Zhang Chaolin. Un mois plus tôt, ce couturier chinois était décédé après une agression à Aubervilliers.

WeChat permet de faciliter la communication. Les informations s’y répandent plus vite que sur Facebook. Tout utilisateur peut créer un groupe et certains se forment en fonction des quartiers, ce qui permet d’élaborer un système solidaire pour s’organiser contre les violences. Pour se prémunir des agressions, ceux qui travaillent à proximité par exemple, s’organisent pour rentrer à plusieurs. Lorsque quelqu’un estime qu’un endroit est trop dangereux, il en informe le groupe. WeChat est utile également après l’agression. Dans certains cas, quand un problème vient de se produire, la victime donne directement l’alerte pour que les personnes du groupe qui se trouvent à proximité puissent lui porter secours.

Mais nos Observateurs sont plusieurs à regretter que nombre des images d’agressions ne soient publiées que sur WeChat et très rarement sur Facebook. En cause, la peur de représailles : sur Facebook, les vidéos ont beaucoup plus de visibilité, les agresseurs pourraient se reconnaître et se venger, expliquent nos Observateurs.

"Des policiers nous on dit avoir reconnu des membres d'une bande active sur l'une des vidéos que nous avons partagées"

La vidéo de l’agression du couple dans le 13e arrondissement, a néanmoins été publiée sur Facebook par Sécurité pour Tous. Depuis, le problème jouit d’une plus forte médiatisation, ce dont se félicite Sun Lay Tan, également porte-parole du comité. Actifs sur WeChat, lui et d’autres membres font parfois office d’intermédiaires entre les communautés chinoises de Paris et la police en charge d’enquêter sur ces agressions ciblées :

Suite au partage de la vidéo filmée dans le 13e arrondissement, des médias et des policiers d’Aubervilliers nous ont contacté. Ils y auraient reconnu des membres d’une bande, active en Seine-Saint-Denis, s’attaquant exclusivement aux personnes d’origine asiatique. La vidéo s’est retrouvée sur BFMTV [la principale chaine française d’information en continu, NDLR]. Trois jours plus tard, les onze suspects ont été arrêtés. De notre côté, nous avons sollicité les victimes pour qu’elles portent plainte. Un appel à victimes a ensuite été publié en français sur Facebook et Twitter et en chinois sur WeChat.

Interrogé par notre rédaction, le commandant Dauge, de la brigade d’enquête d’initiative du commissariat d’Aubervilliers, complète : "Il arrive que des plaignants arrivent avec des vidéos qui constituent souvent un élément de plus pour notre enquête. Ce qui nous freine, c’est le fait que beaucoup de victimes ne portent pas plainte. Soit par lassitude, soit par peur, soit parce qu’eux-mêmes ne sont pas en règle".

Cet article a été écrit par Alice Hérait (@AliceHerait).