Pour tester la réaction des passants, une comédienne a marché dans les rues de Beyrouth en se faisant passer pour une jeune fille qui venait tout juste de subir un viol. Menée par l’ONG de défense des droits des femmes Abaad, le résultat de cette expérience sociale est édifiant. Passées les premières réactions intriguées, la comédienne se voit reprocher sa tenue jugée légère, puis se fait traiter de "traînée".

Tournée en caméra cachée, la vidéo a été mise en ligne sur la page Facebook de l’ONG, lundi 5 novembre. Elle montre une jeune fille, en tee-shirt et jupe, qui marche dans la rue à la nuit tombée, l’air terrifiée, pleurant, hagarde. Des riverains l’interpellent, la questionnent sur les raisons de cette détresse. Et puis dès qu’elle explique qu’elle vient de subir un viol [à 0’44’’], la méfiance s’installe. Un passant lui demande si elle a consommé de la drogue [0’57’’]. Puis une femme parmi les badauds tente de savoir si la jeune fille est saoule [à 1’06’’]. Une autre femme lui propose de venir avec elle, mas l’actrice feint la peur et s’éloigne. Un peu à l’écart, un groupe de garçons discute, puis l’un deux lance : "C’est clair que ce n’est pas sa première fois." Un autre renchérit : "Mon frère, c’est juste une p***. Son copain l’a b***** et l’a jetée à la rue." "Elle a l’air d’une danseuse, ça doit être une prostituée", croit encore savoir un passant.

"Personne n’a proposé de rattraper le violeur ou d’appeler la police"

Danielle Hoayek est avocate et milite au sein de l’ONG Abaad.

Hormis la comédienne, nous avons tourné cette vidéo avec la complicité de plusieurs personnes qui se sont glissées au milieu des badauds avec des micros pour capter leurs conversations. Nous avons discrètement placé des caméras un peu partout, aux fenêtres et sur les terrasses.

À travers cette vidéo, nous voulions savoir comment les victimes de violences sexuelles sont perçues par la société. Nous nous attendions un peu à ce que l’on fasse des reproches à la victime mais à ce point-là, c’était choquant ! Il y a même une femme qui lui conseille d’arrêter de dire en public ce qui lui est arrivé, que "personne ne doit savoir". Toutes les réactions que vous pouvez voir dans cette vidéo sont authentiques. Nous ne l’avons pas éditée de sorte à supprimer des réactions positives parmi les riverains.

Les gens ont traité la jeune femme comme si c’était elle la coupable, ils ont cherché à la culpabiliser, à la couvrir de honte. C’est comme si cette femme avait en fait subi deux viols, un viol physique commis par son agresseur, et un viol psychologique commis par la société qui l’a couverte d’insultes et rejetée. Dans le même temps, personne n’a proposé de rattraper le violeur ou d’appeler la police.

"Seulement 13 victimes portent plainte chaque mois, en raison du poids de la honte"

Avec cette campagne, nous souhaitons contribuer à changer le regard porté par la société sur les victimes de violences sexuelles. Mais nous appelons également les autorités à durcir le code pénal contre les violeurs.

L’article 503 du code pénal punit d’une peine de cinq ans de prison la personne qui commet un viol. Nous souhaitons que cette peine soit alourdie de plusieurs années. Le but n’est pas que les violeurs passent le restant de leurs jours en prison, mais de faire en sorte que la sanction soit suffisamment sévère pour qu’elle soit dissuasive.

Selon un sondage réalisé par Abaad, 33 % des femmes ont été victimes d’une agression sexuelle. Dans 49 % des cas, l’agression est commise par un membre de la famille. Et seulement 13 victimes osent porter plainte chaque mois, en raison de la culpabilisation et du poids de la honte qui pèse sur elles."

La société libanaise reste néanmoins l’une des plus libérales du Moyen-Orient. Et ces dernières années, la lutte menée par les ONG de défense des droits des femmes a permis quelques avancées. En août 2017, le Parlement libanais a ainsi aboli l’article 522 du code pénal, qui dépénalisait le violeur d’une femme s’il acceptait de se marier avec sa victime.