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La rédaction des Observateurs de France 24 a reçu une série de vidéos, tournées entre fin septembre et début octobre, montrant des migrants d’Afrique subsaharienne prisonniers au commissariat central de Tanger au Maroc. Entassés les uns sur les autres entre la cour et le parking du commissariat, ils sont maintenus en détention pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, en attendant d’être expulsés, sans passer par la procédure judiciaire prévue à cet effet. Un migrant camerounais, renvoyé à Yaoundé, témoigne.

Dans la cour du commissariat central de police de Tanger, il y a foule. Sur une vidéo, beaucoup sont à moitié nus, à l’entrée du parking du commissariat, et crient en chœur :"Liberté ! Liberté !". Sur une autre, on distingue à l’arrière-plan quelques agents en civil ne train de surveiller les détenus, tandis qu’un groupe entoure un migrant étendu par terre, inconscient, la tête en sang. Enfin, les deux dernières vidéos montrent les migrants à l’intérieur du parking cette fois, avec quelques matelas en mousse et couvertures de fortune ; sur l’une, ils protestent à nouveau, toujours avec le même cri (" Liberté !") devant les agents de police, tandis qu’ils sont entassés les uns sur les autres sur la seconde, dans un périmètre soigneusement barricadé.


Vidéo filmée par un des migrants subsahariens détenus dans la cour du commissariat central de la ville de Tanger, au nord du Maroc, en attendant d’être expulsés vers leurs pays d’origine. Ils protestent contre les mauvais traitements de la police.

Vidéo filmée par un des migrants à l'intérieur du parking du commissariat central de Tanger.

"Même si on est noirs, on est quand même des humains"

Ces images ont été filmées ces dernières semaines dans le commissariat central de Tanger. Stéphane, migrant camerounais arrivé au Maroc en 2014, y a passé plus d’un mois, avant d’être expulsé, le 17 octobre, vers Yaoundé. Il dénonce des procédures arbitraires et la violence policière :

À mon arrivée au Maroc, j’ai d’abord travaillé comme ouvrier saisonnier dans la récolte de fruits. Mais je voulais trouver un emploi plus stable alors j’ai arrêté, et je suis devenu serveur. J’ai fait les démarches nécessaires auprès du Haut Commissariat pour les Réfugiés (HCR) de l’ONU, et j’ai obtenu une attestation qui rendait mon séjour et mon travail au Maroc légal.

"J’ai montré tous les documents que j’avais, mais la police n’a rien voulu savoir"
 

Ma femme, qui est aussi camerounaise, est tombée enceinte au début de l’année. Pour ses visites de contrôle, elle se rendait à l’hôpital Mohamed V de Tanger, et je l’accompagnais quand je pouvais. C’est en sortant d’une visite de contrôle que l’on s’est fait arrêter. C’est vrai que nos attestations du HCR étaient périmées depuis le mois d’août [l’attestation a une validité d’un an, renouvelable, NDLR], mais j’avais mon contrat de travail sur moi. Je l’ai montré à la police, ainsi que le document du HCR, j’ai tenté de leur expliquer que je n’avais juste pas eu le temps de le renouveler, mais les agents n’ont rien voulu savoir. Ils nous ont embarqués, chacun de son côté.

Vidéo filmée par un des migrants subsahariens détenus dans la cour du commissariat central de la ville de Tanger, dans le nord du Maroc, en attendant d’être expulsés vers leurs pays d’origine. Ils protestent contre l’agression de l’un de leurs camarades, évanoui après un coup de matraque reçu par l’un des policiers.
 

La police m’a arrêté le 11 septembre et m’a enregistré le 17. Je me suis retrouvé avec une soixantaine de migrants subsahariens, tous parqués dans la cour du commissariat. Nous dormions sur place, à la belle étoile, sans couverture ni matelas. Nous avions droit à trois bouts de pain par jour : un le matin, un deuxième à 15 heures et un troisième à 21 heures. C’est tout. Pour le reste, nous devions soudoyer les agents de police, afin d’avoir un peu de nourriture en plus.

"Je n’ai même pas de quoi rentrer jusqu’à chez moi"

Au bout de quelques jours, nous n’en pouvions plus de dormir à la belle étoile et à même le sol, nous avions froid et mal partout. Nous avons commencé à protester, à crier dans la cour du commissariat. Les policiers se sont alors décidés à nous mettre à l’intérieur du parking. Entre temps, les expulsions avaient commencé. Ils avaient d’abord commencé par les ressortissants d’Afrique de l’Ouest, les Sénégalais, les Ivoiriens, les Maliens ; ils emmenaient un groupe de quatre à cinq personnes chaque jour. À la fin, il restait principalement les Camerounais, dont le nombre avait augmenté, car il y a eu d’autres arrestations depuis la mienne.

Vidéo filmée par un des migrants subsahariens détenus dans le parking du commissariat central de la ville de Tanger, dans le nord du Maroc, en attendant d’être expulsés vers leurs pays d’origine.

J’ai été expulsé vers Yaoundé le 17 octobre au soir. J’ai d’abord refusé d’embarquer, alors les policiers m’ont battu. Finalement, ils m’ont placé de force dans l’avion, les mains menottées. Je n’avais plus un sou en poche, je n’avais aucun bagage. Alors arrivé à l’aéroport de Yaoundé, j’ai dû y passer la nuit jusqu’à ce qu’un ami vienne me chercher le lendemain. Je ne suis pas originaire de la capitale mais de Douala, je ne sais pas comment je vais rentrer chez moi, ni qui va subvenir aux besoins de mes frères et sœurs désormais.

Quant à ma femme, je sais qu’elle a été déportée par voie terrestre à Tiznit, dans le sud. Elle n’avait pas d’argent sur elle, alors elle a vendu son portable pour pouvoir revenir à Tanger. Elle est retournée à l’appartement que l’on partageait avec cinq autres Camerounais, mon cousin veille sur elle. Je ne sais pas si je pourrai les retrouver, c’est vraiment triste.

"Ce n’est pas à l’appareil sécuritaire de mettre en place les procédures de renvoi"

Il n’est pas rare que les pays maghrébins, notamment le Maroc et l’Algérie, organisent des missions de rapatriement des migrants subsahariens, avec le concours de l’Organisation internationale pour les migrations, via leur programme d’aide au retour volontaire et à la réintégrationMais comme l’explique le Président du bureau de Tanger de l’Association marocaine des droits de l’Homme (AMDH) Abdelmonem Al-Rifai, l’expulsion de Stéphane s’inscrit elle dans une démarche sécuritaire illégale :

Ces expulsions s’inscrivent dans le cadre d’une campagne qui a été lancée par les autorités marocaines du nord du pays depuis environ trois mois. Il ne s’agit plus d’expulsions individuelles, comme le veut la procédure habituelle, mais d’expulsions en groupe. Beaucoup sont simplement éloignés de la frontière nord, proche des enclaves espagnoles, vers les endroits les plus reculés du pays, où ils sont acheminés via des bus délabrés et dans des conditions inhumaines, sans eau ni nourriture suffisantes. D’autres sont carrément expulsés par avion.

Il n’existe pas de véritable infrastructure pour héberger les migrants qui font l’objet d’une procédure d’expulsion, et les conditions de vie dans les centres d’hébergement rattachés aux tribunaux sont inhumaines, ce qui explique que les policiers choisissent de les garder au commissariat. De même, aucun budget n’est prévu pour les nourrir ou les soigner. Ils doivent donc se débrouiller seuls, en essayant d’amadouer les policiers.

Normalement, il ne peut y avoir d’expulsion sans passage devant le juge. Ce n’est pas à l’appareil sécuritaire de mettre en place les procédures de renvoi, mais au tribunal d’émettre l’ordre de quitter le territoire. C’est en cela que l’on peut affirmer que cette campagne est illégale. De même qu’elle ne relève pas d’une démarche sécuritaire mais politique, car la police ne prête aucune attention au statut des migrants en question, qu’ils aient eu des titres de séjour périmés ou qu’ils soient même en cours de procédure de demande d’asile.



Contacté, le commissariat de police de Tanger n’a pas souhaité s’exprimer sur le sujet.

Article écrit par Sarra Grira.