Un utilisateur iranien de Telegram a posté début octobre un montage photo révélateur : une bouteille de lait, photographiée trois fois en cinq jours, dont le prix ne cesse d’augmenter. Et ce alors que le taux de change du toman avec le dollar est redevenu un peu plus favorable depuis le début du mois, après s’être sensiblement dégradé depuis le début de 2018. Une image représentative d’un malaise que vivent beaucoup d’Iraniens et dont ils témoignent sur les réseaux sociaux.

L’Iran a beau être assis sur des réserves de 160 millions de barils de pétrole et de 33,8 milliards de mètres cubes de gaz, le pouvoir d’achat des Iraniens s’effondre. La monnaie nationale ne cesse de dégringoler au point d’être devenue une des monnaies avec le moins de valeur par rapport au dollar. La crise financière dure depuis janvier 2018, lorsque la monnaie nationale, le toman, s’est brutalement dévaluée par rapport au dollar avec un taux de 20 000 tomans [1,76 euros] pour un dollar [1 toman équivaut à 10 rials].

À cela, plusieurs explications : l’annonce de la sortie des États-Unis de l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien, le retour des sanctions américaines, mais aussi, selon plusieurs économistes, le fait que de nombreux Iraniens placent leur argent à l’étranger par peur des incertitudes qui planent sur le futur du pays.

Les tomates, l’huile, le poulet, le shampoing, les téléphones portables : les Iraniens s’insurgent contre la hausse des prix dans tous les domaines, alors que certains produits deviennent même difficiles à trouver, tels que les tampons hygiéniques ou des couches.

La situation s’est un peu améliorée début octobre, le taux de change repassant à 13 000 tomans pour un dollar. Sauf que cette amélioration ne s’est pas vraiment traduite dans l’économie réelle. Les Iraniens réclament une intervention des autorités, pour que les prix suivent aussi l’évolution du taux de change et ils le font savoir sur les réseaux sociaux.

Lait, tampons et pneus, tout a augmenté

Un utilisateur de Twitter a ainsi posté ce montage photo révélateur mi-octobre : une bouteille de lait photographiée trois fois en cinq jours, dont le prix ne cesse d’augmenter, alors que le taux de change est devenu plus favorable. Certes, la hausse de deux centimes peut paraître faible, mais il faut bien avoir à l’esprit qu’il ne s’agit que d’une bouteille de lait, sur une période très brève. On peut donc imaginer les conséquences à grande échelle de cette tendance.

D’autres s’insurgent sur le prix des produits de première nécessité, comme les tampons :

"Pu****, 60 000 tomans [environ 3,50 euros] pour des tampons
 ! C’est injuste ! Améliorez la qualité des produits iraniens bande de conn****  ! Vous faites des conneries et nous devons acheter des produits étrangers dont les prix explosent "éructe cet utilisatrice sur Twitter.

Seagull [entreprise de cosmétique iranienne] a augmenté ses prix subitement. Par exemple, un produit qui coûtait 15 000 tomans [il y a deux mois], je l’ai acheté 21  000 tomans aujourd’hui. Nous dépendons d’eux, il n’y a pas d’autre option ".

Cette hausse des prix a par ailleurs suscité des mouvements sociaux : les chauffeurs routiers ont ainsi déclenché plusieurs mouvements de grève, à différents endroits du pays, pour protester contre la hausse du prix des pièces détachées. Les pneus par exemple sont chers : une paire de pneus fabriqués en Iran (mais avec des matières premières importées) coûte autour de 6 millions de tomans [353 euros], des pneus de fabrication étrangère entre deux et trois fois plus.

Grève des chauffeurs routiers à Ispahan, le 2 octobre.


Le salaire minimum en Iran est de 1, 11 millions de tomans [64,7 euros] . Dans le secteur public, le salaire tourne autour de 2,9 millions de tomans [170,58 euros]. Le taux de chômage est d’environ 12 %.
 
"Ça me rend malade de devoir me demander si je vais joindre les deux bouts à chaque fois que je veux acheter quelque chose."

Sahel (pseudonyme) vit à Téhéran. Elle travaille dans une startup, son mari dans une agence de voyage. Elle explique comment elle vit avec une inflation qui peut atteindre 351 %...
 
Si je compare ma vie aujourd’hui avec celle d’il y a quelques mois, c’est comme de comparer deux époques différentes. Mon mari et moi avions l’habitude de dépenser 4 millions de tomans [235 euros environ] chaque mois et de vivre une vie agréable. Mais aujourd’hui, on ne peut plus s’offrir la plupart des choses qu’on s’offrait... bien que l’on dépense désormais 6 millions de tomans par mois [353 euros environ].

Nous avions l’habitude d’aller au restaurant, dans les cafés, je m’achetais une belle robe chaque mois, je faisais mes courses dans une épicerie qui vend des produits de qualité. Je ne veux pas dire que nous avions une vie de luxe, mais nous avions une vie de bonne qualité.

Tout ça est terminé. Depuis trois mois, je n’ai pas acheté une seule fois des noisettes ou une confiserie [très populaires en Iran, NDLR].
J’ai aussi dû changer de tampons hygiéniques ; ceux que j’avais étaient parfaitement adaptés à mon corps, désormais j’en ai de moins bonne qualité.

J’ai vendu ma voiture 30 millions de tomans il y a trois mois. Si je voulais racheter exactement la même, j’en aurais pour deux fois ce prix. Comment je peux envisager la perspective de faire un enfant dans une situation pareille ?
Mais le pire, c’est l’insécurité économique que nous ressentons. Ça me rend malade de devoir me demander si je vais joindre les deux bouts à chaque fois que je veux acheter quelque chose. La vie est devenue hors de prix.
 
"Les commerçants n’ont aucune idée à quel prix ils doivent vendre leurs produits "

Mehrdad Emadi est consultant auprès d’organisations internationales et européennes, spécialiste des affaires économiques.
 
Commerçants, consommateurs et producteurs n’ont aucune certitude sur le futur du marché en Iran, même à court terme. L’avenir du business avec l’Europe ou l’Asie n’est pas clair, et le retour des sanctions américaines n’a fait qu’empirer les choses.

Avec l’évolution du taux de change avec le dollar, le prix des produits importés ne cesse d’augmenter, mais les commerçants ici ne peuvent pas prévoir quand la hausse va s’arrêter. Ils n’ont aucune idée à quel prix ils doivent vendre leurs produits...
 
Fausse pénurie, fausse demande

Mehrdad Emadi poursuit :
 
Par ailleurs la crise a aussi été aggravée par des rumeurs : ces cinq derniers mois, les réseaux sociaux ont grouillé de messages prétendant que tel ou tel produit allait bientôt être en rupture, et ces rumeurs de pénurie ont créé une fausse demande sur le marché. Les gens se sont mis à acheter des choses dont ils n’avaient pas forcément immédiatement besoin mais dont ils craignaient de manquer à terme. Et donc cette fausse demande a débouché aussi sur une hausse des prix. Ce genre de rumeurs peu aboutir à des crises économiques comme ça été le cas en Argentine en 2002 ou en Turquie dans les années 80.

Finalement, tout ça fait que les gens ont vu leur pouvoir d’achat diminuer. Cela peut mettre des familles dans des situations délicates. Dans n’importe quelle société, si vous entravez la prospérité, la possibilité de rêver à un futur meilleur, cela crée un terrain favorable pour des grèves et des manifestations. Les gens refusent de coopérer avec le gouvernement, et finissent par ne plus se faire confiance les uns les autres.

Le gouvernement iranien affirme que l’administration Trump a déclenché une guerre économique contre l’Iran. Il estime que la crise actuelle est due aux sanctions et aux pressions américaines sur des entreprises qui sont incitées à arrêter de commercer avec l’Iran. Pour Téhéran, Washington cherche indirectement à favoriser un changement de régime en Iran et à mettre fin à la République islamique en place depuis la révolution de 1979.
Iran /  économie /  grève