TUNISIE

Inondations en Tunisie : beaucoup de pluie et "peu de planification"

Dégâts matériels à Korbous, à soixante kilomètres de Tunis, après les inondations du samedi 22 septembre.
Dégâts matériels à Korbous, à soixante kilomètres de Tunis, après les inondations du samedi 22 septembre.

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Les images des inondations qu’a connues samedi 22 septembre la région du Cap Bon, dans le nord-est de la Tunisie, ont fait le tour des télés et des réseaux sociaux. Mais si le volume des précipitations était particulièrement élevé, la responsabilité humaine n’est pas en reste dans cette catastrophe.

Les inondations deviennent de plus en plus récurrentes en Tunisie. En 15 ans, c’est la cinquième fois que cette catastrophe frappe une région du pays, provoquant à chaque fois des dégâts matériels importants et, surtout, des victimes, à l’image des six personnes qui ont péri samedi 22 septembre.

Si beaucoup de voix s’élèvent à chaque fois pour dénoncer une infrastructure désuète d’évacuation de l’eau, ou que d’autres s’interrogent sur l’état des barrages, la question de l’urbanisation est quant à elle peu évoquée. Pourtant, l’évolution des villes et l’extension des habitations ont augmenté le ruissellement et la vitesse d’écoulement des eaux de pluie, et diminué la perméabilité des sols, censés absorber une partie des précipitations. Des ingénieurs et urbanistes tentent de tirer la sonnette d’alarme.

Oued inondé dans la région de Soliman, dans le Cap Bon.

"Il n’y a jamais eu de planification à l’échelle de l’État"

Marouen Chabbouh est un ingénieur tunisien en génie civil.

Il y a un réel problème d’absence de prévision dans le domaine de l’urbanisme en Tunisie. Il n’y a jamais eu de planification ni à moyen, ni à long terme. Et au niveau des municipalités, comme du ministère de l’Équipement, on aura tendance à privilégier la solution la moins coûteuse instantanément, alors qu’elle risque de coûter plus cher à long terme.

Une des causes de ces inondations consiste dans le fait que les gens construisent là où ils ne devraient pas : sur des terres agricoles, près du lit d’un oued [terme qui désigne un fleuve en Afrique du Nord, NDLR] ou sur des terrains qui risquent d’obstruer l’écoulement naturel de l’eau. D’un point de vue urbaniste, ces constructions sont anarchiques. Pourtant, leurs propriétaires bénéficient d’un permis de construire, qui a été obtenu soit grâce à un pot-de-vin, soit tout simplement par ignorance ; car les municipalités n’ont généralement pas un véritable service technique, ni les moyens nécessaires (ingénieurs, plans, etc.) pour faire une étude et savoir si la zone à construire est inondable ou pas. D’autres construisent aussi sans demander d’autorisation, et les autorités ne s’en rendent compte qu’une dizaine ou une quinzaine d’années plus tard, et il est alors compliqué de déloger les gens et de détruire le bâtiment en question. Il m’est arrivé d’ailleurs plus d’une fois de voir à Tunis des rues censées abriter trois voies et qui finissent à deux, car une partie de la route a été grignotée par un promoteur insouciant.

Torrents d'eau à Korbous. Photo prise par notre Observateur Mohamed Kahlil.

"C’est un schéma à l’envers"

Normalement, avant de construire des logements, le ministère doit procéder au plan d’aménagement de toute une zone sur plusieurs années, même si les chantiers de construction ne démarreront que dans quelques années. Or, ce qu'il se passe souvent en Tunisie, c’est que le schéma est inversé : les gens construisent d’abord leurs logements, puis l’État arrive derrière pour faire les raccordements en eau, en électricité et en route, ce qui contribue à réduire la perméabilité des sols.

L’augmentation de la population a pour conséquence directe l’agrandissement des villes. Et il faut bien que les gens logent quelque part. Certes, il y a la responsabilité des individus qui contournent la loi ou agissent inconsciemment. Mais il y a surtout une absence de vision, de la plus petite échelle de l’État jusqu’à la plus grande.