Une vidéo publiée mi-août a révélé un incident mettant en scène la compagnie aérienne Royal Air Maroc et un secrétaire d’État du Libéria. Alors qu’un vol Casablanca-Monrovia venait d’être annulé, le sous-ministre s’insurge que des passagers libériens ne soient pas traités de la même manière que les autres passagers. Notre rédaction l’a contacté pour revenir sur cet incident.

Dans la vidéo, on voit Eugene Fahngon, vice-ministre en charge de la Communication et des Relations presse au ministère de l’Information, de la Culture et du Tourisme du Libéria, s’énerver dans l’aéroport Mohammed V de Casablanca, au Maroc. Il parle à un représentant de la compagnie Royal Air Maroc, devant une foule de clients dont le vol vient d’être annulé, et repoussé au lendemain.


On l’entend dire :

Les Libériens devront dormir sur le sol. Si cette plainte arrive devant la justice libérienne, à Monrovia, vous devrez, pas vous directement [en parlant de l’homme à qui il parle, NDLR], mais votre compagnie Royal Air Maroc, être jugés pour discrimination contre ces gens.

Au lieu de payer des centaines de dollars pour des chambres d’hôtel, vous allez payer des dizaines de milliers de dollars en action en justice. Ce n’est pas une bonne chose ! On ne peut pas faire payer le billet 1 600 dollars aux passagers et les laisser dormir sur le sol pendant que les passagers américains, qui ont eux aussi payé 1 600 dollars, ont une chambre d’hôtel.

Selon la réglementation marocaine en matière de visa, les citoyens libériens sont soumis à l’obligation de visa pour rentrer sur le territoire du Maroc, au contraire de citoyens français, américains ou sénégalais, qui n’en ont pas besoin par exemple.

"On nous a traité comme des animaux"

Contacté par France 24, Eugene Fahngon affirme que la scène s’est déroulée dans la nuit du 17 au 18 juillet. Et il ne décolère pas, plus d’un mois après :

Je venais des États-Unis et j’avais choisi ce vol Casablanca-Monrovia. J’avais normalement 11 heures de transit pour un vol qui devait décoller à 23 heures. Mais à 21 heures, nous avons appris que le vol serait retardé une première fois. Une heure plus tard, on nous a annoncé un nouveau retard… puis nous n’avons plus eu d’information.

Ce n’est qu’à minuit que nous avons finalement appris que le vol était annulé. Nous avons alors vu des passagers américains et français partir de l’aéroport pour être logés dans des hôtels [les règlementations européennes prévoient que les passagers venant d’un pays européen et dont le vol a été annulé ont le droit à une chambre d’hôtel, comme le précise le site de Royal Air Maroc, NDLR].

On nous a d’abord dit que quelqu’un viendrait pour les autres passagers… mais nous n’avons vu personne se rapprocher de nous. Nous étions environ 50 passagers libériens dans la même situation. Des passagers américains ont même refusé de partir, par solidarité avec nous.

"Je voulais qu'on leur apporte de l'eau et de la nourriture"

J’avais jusque-là voyagé avec mon passeport de citoyen libérien classique. C’est à ce moment-là que j’ai sorti mon passeport de diplomate libérien, et que j’ai commencé à demander des explications. Un responsable de Royal Air Maroc est venu me proposer de me loger dans un hôtel. Mais j’ai refusé de quitter mes concitoyens sans qu’une solution ne soit trouvée. Et surtout, je voulais qu’on leur apporte de l’eau et de la nourriture. Comme ces personnes ne pouvaient pas rentrer sur le territoire marocain, car elles n’avaient pas de visa, j’ai proposé qu’elles soient logées dans l’hôtel de l’aéroport. Mais pour une raison que j’ignore, cela ne nous a jamais été proposé.

"Les gens étaient en colère, mais la plupart ont renoncé à intenter une action en justice"

Finalement, les responsables de Royal Air Maroc ont décidé de nous ouvrir le salon "lounge" de la compagnie. Il n’y avait cependant pas assez de place pour que les 50 personnes puissent dormir sur un siège, allongées. À quatre heures du matin, de la nourriture et de l’eau nous ont été apportées, puis ensuite, un petit déjeuner à 8 heures. Nous avons également appris à ce moment-là que la compagnie avait trouvé une solution pour nous permettre d’embarquer sur le vol de 10 heures pour Monrovia.

Mais les gens étaient très en colère, car ils n’ont pas eu d’excuse, aucun dédommagement. Une fois arrivés au Libéria, beaucoup de passagers avec qui j’ai gardé contact voulaient aller en justice. Mais après avoir évalué les coûts d’un avocat, ils ont été découragés. J’ai personnellement fait un rapport à mon ministère [de l’Information, NDLR] ainsi qu’au ministère des Transports, et je suis en train d’évaluer avec mon avocat si je vais personnellement mener une action en justice. Car franchement, nous avons été traités comme des animaux.

Légalement, aucune règlementation n’oblige une compagnie aérienne à prévoir des remboursements, sauf pour des passagers en provenance de l’Union européenne, qui peuvent se voir proposés dédommagement ou hébergement, comme le précise le site de Royal Air Maroc.
 

Cafouillage de communication pour Royal Air Maroc

Interrogé par le média marocain Telquel, un responsable de la Royal Air Maroc avait d’abord indiqué que la scène datait d’il y a deux mois. Finalement, le 22 août, la compagnie a publié un communiqué faisant référence à un incident similaire, impliquant des passagers libériens, mais datant du 10 août dernier.

Dans ce communiqué, la Royal Air Maroc se défend de "toute allégation discriminatoire relayée par le responsable libérien".

Les deux incidents n’ont pourtant aucun rapport, celui visible dans la vidéo datant de la nuit du 17 au 18 juillet. Et en effet, selon des sites spécialisés dans les données aériennes, le vol du 17 juillet est répertorié sans heure d’arrivée, un signe que celui-ci a été annulé, tout comme celui du 10 aout.

Sur ces captures d'écran donnant l'historique des vols de Casablanca vers Monrovia, disponible ici, on voit que les vols du 17 juillet et du 10 août ont été "programmés" mais n'ont jamais atterri.
 

Interrogé sur ce communiqué, le vice-ministre s’interroge :

Si on en croit le communiqué, cela signifierait donc qu’il y a eu au moins deux incidents récents impliquant des citoyens libériens qui ont eu lieu avec Royal Air Maroc à Casablanca.

Pour moi, ce communiqué montre simplement que Royal Air Maroc ne souhaite pas répondre à nos questions, et va jusqu’à confondre les incidents. C’est la première fois, et aussi la dernière fois que je prends cette compagnie.

France 24 a contacté le service de communication de la Royal Air Maroc pour obtenir des précisions et leur version des faits quant à l’incident soulevé par le ministre. Nous publierons leur réponse si celle-ci nous parvient.