PROCHE-ORIENT

Du tribunal à l’école, comment les bédouins de Khan al-Ahmar se battent pour sauver leur village

Photo d'une salle de classe à l'école du village de Khan al-Ahmar, envoyée par notre Observateur.
Photo d'une salle de classe à l'école du village de Khan al-Ahmar, envoyée par notre Observateur.

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Cela fait quelques années que le village bédouin de Khan al-Ahmar, situé à quelques kilomètres de Jérusalem-Est, se trouve sous la menace d’une destruction. Fin mai, la cour suprême israélienne a autorisé l’armée à procéder au démantèlement du village, mais sa décision est contestée et le procès est en appel. En attendant le verdict final qui ne cesse d'être reporté, et malgré la présence des bulldozers, les habitants du village multiplient les opérations pour sauver leur communauté.

Les bédouins qui peuplent le village de Khan al-Ahmar vivaient dans le désert du Néguev jusqu’au début des années 1950. Chassés du Sud, ils se sont installés en 1953 sur des terrains se situant à l’est de Jérusalem, une zone qui compte, depuis 1967, un nombre croissant de colonies israéliennes (la Cisjordanie compte aujourd’hui plus de 600 000 colons).

Or, Khan al-Ahmar fait partie des villages bédouins non reconnus par Israël et visé par un plan prévoyant le déplacement de près de 40 000 personnes vers des villes bédouines créées par l’État hébreu, libérant ainsi les terres occupées par ces villages pour l’extension des colonies. En effet, et dans le cadre de l’intensification de sa politique de colonisation, Israël entend connecter les différentes colonies qui se trouvent dans le périmètre de Jérusalem-Est. Selon un rapport du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’Homme, datant de mars 2018, Israël entend inclure ces colonies sous la juridiction de la municipalité de Jérusalem, conformément au projet intitulé "Jérusalem et ses filles".

Les opérations de démantèlement de Khan al-Ahmar avaient déjà commencé début juillet. Mais la décision de détruire le village et d’en déplacer la population a été temporairement suspendue le 1er août par la cour suprême israélienne, à la suite de deux nouveaux recours en justice de la part d’avocats palestiniens.

Intervention de l'armée israélienne à Khan al-Ahmar pour le début du démantèlement du village, début juillet 2018.

"Qui pourrait rester les bras croisés tandis que l’on vient le déloger de chez lui ?"

Aid Abou Khamis est le président du comité de Khan al-Ahmar. Il participe à la coordination des actions menées par la population afin de s’opposer à la décision de détruire le village et de déplacer la population :

Je suis né dans ce village. Mes enfants y sont nés et ils se sont mariés ici. Nous avons passé toute notre vie ici.

Nous avons recours à la fois à des moyens juridiques et à des initiatives civiles. Les Israéliens prennent prétexte du fait que nos habitations sont en taule et qu’il s’agit de constructions anarchiques pour ne pas reconnaître l’existence de notre village qui précède pourtant celle des colonies. Nous avons proposé un plan pour la construction d’un village en dur, comprenant notamment une nouvelle école, un jardin d’enfants et un centre de loisirs. La réponse israélienne est de nous dire que cela est impossible car il s’agit d’une zone militaire [le village de Khan al-Ahmar se trouve en zone C, qui est administrativement et militairement sous contrôle israélien, NDLR]. Pourtant, à quelques centaines de mètres de là, personne ne conteste l’existence de la colonie de Kfar Adumim, ni sa prochaine expansion !

Parallèlement à ces recours, nous avons décidé d’avancer la date de la rentrée des classes. Les enfants du village ont ainsi repris l’école depuis trois semaines, afin d’empêcher la destruction du bâtiment. Et le soir, des volontaires – palestiniens mais aussi des militants de la gauche israélienne – viennent y passer la nuit.

Des élèves de Khan al-Ahmar dans la salle de classe et dans la cour de l'école. Photos envoyées par notre Observateur.

De plus, chaque vendredi, plusieurs dizaines de Palestiniens viennent des différentes villes de Cisjordanie prier et manifester avec nous, afin de nous soutenir dans notre lutte. Plusieurs diplomates, notamment européens, ont également répondu présent lors de rassemblements que nous avons organisés afin de contester ces décisions injustes. Mais Israël continue à faire la sourde oreille.

La prière du vendredi rassemble des fidèles venus de différentes villes de Cisjordanie pour soutenir les habitants du village.

Plusieurs personnalités politiques et religieuses sont également présentes.

Manifestation de soutien à Khan al-Ahmar. Toutes les photos ont été envoyées par notre Observateur.

Nous ne nous faisons aucune illusion sur la portée de notre action. Nous savons bien que la Cour n’est pas neutre et qu’elle ne fait que traduire juridiquement la politique israélienne. Mais qui pourrait rester les bras croisés tandis que l’on vient le déloger de chez lui ? De plus, les Occidentaux désignent souvent Israël comme étant "la seule démocratie du Moyen-Orient". En nous opposant politiquement et juridiquement à ces décisions, nous essayons de montrer à l’opinion publique mondiale que cette image est totalement erronée et qu’il s’agit bel et bien d’un État d’apartheid.

Pas plus que les habitants du village, Omid Gilud, membre de l’ONG israélienne B’Tselem ne se fait pas d’illusions sur la possibilité de faire annuler la décision du tribunal israélien. "À moins d’une véritable pression internationale, rien ne pourrait faire reculer la Cour suprême. Le pouvoir judiciaire n’est pas neutre, il peut modifier les détails de l’application de sa décision, mais il ne reviendra jamais dessus." Le directeur de l’ONG a d’ailleurs publié une tribune dans le journal "Le Monde" afin d’exhorter la communauté internationale à redoubler d’efforts afin de sauver le village.Article rédigé par Sarra Grira.