FRANCE

À Calais, les bénévoles auprès des migrants font face aux intimidations policières

Capture d'écran d'une vidéo envoyée par l'association "L'auberge des migrants" montrant un CRS en train de pousser une bénévole en train de filmer l'intervention policière.
Capture d'écran d'une vidéo envoyée par l'association "L'auberge des migrants" montrant un CRS en train de pousser une bénévole en train de filmer l'intervention policière.
Publicité

Huit associations d’aide aux migrants à Calais et à Dunkerque ont publié un rapport le 8 août pour dénoncer les violences et les intimidations policières à leur encontre. Le président de l’une d’entre elles témoigne de ces altercations récurrentes, que les bénévoles ont parfois réussi à filmer.

Violences physiques ou verbales, intimidations, contrôles, ce sont en tout 646 incidents que ces associations ont recensé entre le 1er novembre 2017 et le 1er juillet 2018, en se basant sur les témoignages de 33 bénévoles. Elles affirment avoir tenté de porter plainte auprès de l’IGPN (Inspection générale de la police nationale, la police des polices), mais leurs démarches étaient à chaque fois classées sans suite. Après la publication de ce rapport, elles ont  décidé donc de saisir le Défenseur des droits.

Malgré le démantèlement de la "jungle" de Calais en octobre 2016, la ville reste un point de chute important pour des centaines de migrants qui cherchent par tous les moyens à passer en Grande-Bretagne.

Vidéo filmée par les bénévoles de l'association L'auberge des migrants à Calais lors d'une intervention policière auprès des migrants. L'une des bénévoles est poussée et tombe à terre.

"Dès qu’on commence à filmer, les policiers passent à l’intimidation"

Pour Gaël Manzi, président de l’association Utopia 56 et présent à Calais, les manœuvres policières cherchent surtout à dissuader les bénévoles de documenter les violences policières à l’encontre des migrants.

Nous sommes plusieurs associations à intervenir sur le terrain à Calais. Pour Utopia 56, notre mission consiste principalement à distribuer de la nourriture et des vêtements, mais aussi à assurer l’accès aux soins en transportant ceux qui en ont besoin à l’hôpital et à assurer l’hébergement des mineurs lorsque les organismes étatiques sont saturés, ce qui arrive souvent. Nous organisons également des maraudes.

Nous avons toujours subi des entraves de la part de la police, notamment lors des opérations de distribution de vêtements, de couvertures ou de nourriture. Les policiers avaient alors l’habitude de venir procéder à des contrôles d’identité sur les migrants à ce moment-là pour les dissuader de venir aux lieux de distribution. Depuis, on a obtenu gain de cause auprès du tribunal de Lille et l’on peut à nouveau procéder légalement aux distributions.

Mais nous ne contentons pas d’apporter de l’aide et, sur le terrain, nous filmons aussi les interventions de la police qui peuvent s’avérer musclées. Et c’est surtout cela qui rend les CRS mécontents. Du coup, ils essayent de nous empêcher de filmer, notamment en nous interpellant pour procéder à des palpations ou en nous repoussant et en nous plaquant au sol.

Vidéo envoyée par l'association L'Auberge des migrants, une des associations signataires du rapport.

 

En effet, sur plusieurs vidéos, il apparaît que les policiers empêchent les bénévoles de filmer, soit en leur ordonnant d’arrêter, soit en intervenant physiquement.

Vidéo envoyée par l'association L'Auberge des migrants, une des associations signataires du rapport.

Sur cette vidéo, on entend également l'une des bénévoles demander à un agent CRS son numéro RIO (le référentiel des identités et de l’organisation, soit le numéro de matricule qui permet d’identifier un policier et dont le port est obligatoire depuis 2014). Ce dernier lui répond alors : "DTC" (des lettres communément utilisées pour signifier "dans ton c**").

 

"Ils cherchent la petite bête"

 

Dès qu’on commence à filmer, les policiers passent à l’intimidation. Ils vont alors chercher la petite bête : si on est en voiture, ils vont regarder si le moindre détail est en règle, même les choses qu’on laisse passer d’habitude. On est également filmés pendant nos interventions auprès des migrants, on nous prend en photo. Nous supposons que c’est pour ficher les bénévoles qui deviennent du coup connus des services de police.

Il y a quelques semaines, j’ai vu des policiers interpeller un migrant sur un lieu de passage et j’ai sorti mon téléphone pour filmer. Dès qu’ils ont remarqué ma présence, quelques agents sont venus me voir. Ils m’ont emmené derrière leur fourgon, ont procédé à un contrôle d’identité et à une fouille au corps très rapprochée. Aucun d’eux ne portait son numéro RIO. Et quand ils m’ont laissé partir, ils m’ont suivi pendant une vingtaine de minutes en voiture.

La seule manière de nous défendre contre ces violences policières est de faire très attention à rester dans nos droits [sur les vidéos, les bénévoles rappellent régulièrement aux policiers qu’ils ont le droit de filme, NDLR]. Mais il ne faut pas oublier que si nous nous plaignons de ces pratiques, ce n’est rien comparé à ce que subissent les migrants dont les sacs de couchage sont régulièrement confisqués et qu’on pourchasse, pour prévenir la formation de tout point de fixation.

 

La préfecture de police tout comme la mairie de Calais nient les accusations des associations d’aide aux migrants. La première avait par ailleurs déjà réfuté le rapport de Human Rights Watch dénonçant les violences policières contre les migrants à Calais. La préfecture avait alors qualifié les propos de l’ONG d’ "allégations mensongères et calomnieuses".Article rédigé par Sarra Grira.