Tous les étés, le même phénomène macabre teinte les eaux des Îles Féroé [au nord de l'Écosse] d’une couleur rouge sang : des cétacés sont massacrés par dizaines sous les yeux d’un public demandeur, mais de défenseurs des animaux qui tentent de mettre fin à l’hécatombe. Pourquoi ce rituel perdure-t-il ? Une activiste, une vétérinaire et un habitant des Îles Féroé donnent leur point de vue.

ATTENTION, CERTAINES IMAGES PEUVENT CHOQUER

Petit archipel qui constitue une province autonome du Danemark, situé entre l’Écosse et l’Islande, les Féroé organisent chaque année une chasse traditionnelle appelée "grindadráp" ou "grind".

Il y a quatre ans, des Observateurs avaient déjà alerté notre rédaction sur la pratique en question : cette chasse qui a lieu à plusieurs moments de l’année, mais essentiellement l’été, vise les mammifères marins, principalement des globicéphales noirs, qui nagent dans les eaux environnantes de l’archipel des Féroé. Lorsqu'un groupe de ces mammifères est repéré, une horde de bateaux quitte les côtes, les encercle et les rabat vers une baie. Paniqués, les globicéphales foncent vers le rivage et se retrouvent coincés en eaux peu profondes. Sur la plage, ils sont égorgés vifs par des hommes attendant leur arrivée.

Malgré les dénonciations régulières de l’ONG de défense des écosystèmes marins, Sea Shepherd, la tradition est toujours bien vivante : selon les chiffres officiels publiés sur "Whaling.fo ", un site qui recense le nombre de mammifères chassés, plus de 1 600 mammifères avaient été tués en 2017, 295 en 2016 et 503 en 2015.

Le 30 juillet 2018, des activistes de Sea Shepherd ont mené une opération pour empêcher le grindadráp dans la ville de Sandavágur, comme l’a raconté sous couvert d’anonymat une activiste aux Observateurs de France 24.

"C’était une mer de sang"

On avait entendu dire qu’un "Grind" allait avoir lieu ce jour-là, et nous nous sommes rendus sur place en nous faisant passer pour des touristes. On a vu des bateaux qui se rapprochaient de plus en plus de la plage –  et qui apparemment, étaient à l’œuvre depuis environ deux heures.


Images de drones publiées par un média local prises lors du grind de Sandavagur le 30 juillet 2018. Images : local.fo.

Des familles avec leurs enfants étaient là pour regarder, et les chasseurs étaient réunis sur la plage. J’ai sorti mon téléphone, et j’ai commencé à filmer ça en direct sur les réseaux sociaux. Les vagues commençaient à devenir rouges.


Capture d’écran du direct retransmis par l’ONG Sea Shepherd sur Facebook montrant les mammifères poussés vers le rivage.

Sur cette autre capture d’écran du Facebook Live de Sea Sheperd, la mer devient rouge après que les chasseurs ont tué les animaux.

Lorsque je suis descendu dans l’eau, c’était une mer de sang : l’eau était épaisse. J’ai vu des familles, dont des petits enfants, s’amuser comme s’ils regardaient un match de football. Ça m’a vraiment choqué.

‘Everyone was enjoying themselves’

On a ensuite trouvé le port où ils ont emmené les cadavres des animaux. Ils les avaient mis en ligne, éviscérés, puis entassés dans un coin. C’était très cruel. Il y avait même des bébés globicéphales avec des tâches de naissances, et qui étaient sûrement nés quelques semaines auparavant.


À gauche, plusieurs personnes venues pour voir le grind. À droite, un bébé cétacé avec le cou coupé. Capture d’écran du Facebook live sur la page de Sea Shepherd.

L’ONG Sea Shepherd estime que 399 globicéphales et 33 dauphins à flancs blancs ont pour l’instant été tués lors du grindadráp en 2018.

"Ce n’est pas un sport, on ne le fait pas pour s’amuser"

Silas Olofson vit à Hvannasund, un village du nord de l’archipel des Féroé. Il a déjà participé plusieurs fois au grindadráp et affirme que tout est mis en œuvre afin d'éviter à l’animal de souffrir.

Le plus difficile, c’est d’être dans le bateau, et de faire en sorte que les cétacés nagent de la bonne façon pour atteindre la plage. Dès que c’est le cas, ça ne prend que quelque secondes.

Avant, ils étaient tués avec des couteaux ou au harpon, mais cela a changé pour être fait de la façon la plus humaine et rapide possible. On utilise par exemple dorénavant un hameçon spécial, arrondi, que l’on va placer dans l’évent [orifice situé sur la tête de l’animal et qui correspond à la narine, NDLR]. Puis on utilise une lame sur un long bâton qu’on introduit dans le cétacé au-dessus de l’évent pour couper la moelle épinière. Ce geste la tue instantanément, ça ne prend que quelques secondes.

Captures d’écran du direct sur la page Facebook de Sea Shepherd.

La mer rouge, ça a l’air bien plus dramatique sur les images que ça ne l’est en réalité. Il n’y a pas vraiment de différence entre abattre des moutons et ça. La seule différence, c’est que l’on est sur une plage, et pas dans un abattoir.

Un cétacé en train de se vider de son sang. Facebook Live de notre Observateur

"Il n’y a aucun moyen pour que cette tradition ne soit pas stressante pour l’animal"

La rédaction des Observateurs de France 24 a interrogé le docteur britannique Isabella Clegg, experte en cétacés, pour connaître son avis sur les pratiques décrites par les activistes et les habitants des Îles Féroé.

Il n’y a aucun moyen pour que cette tradition ne soit pas stressante pour l’animal. Dès le départ, le fait que des bateaux les obligent à rejoindre le rivage est très stressant. La peau de ces animaux est très fine, et les forcer à rejoindre le rivage les blesse. Le fait d’avoir un hameçon coincé dans leur évent les blesse également puisque c’est par cet endroit qu’ils respirent.

Sur cette capture d’écran, les rayures sur la peau de l’animal montrent les blessures engendrées avant qu’il ne soit tué.

Si les chasseurs ont un très bon entraînement pour manier la lame, il est exact qu’ils peuvent tuer l’animal en coupant sa moelle épinière. Mais ces mammifères sont si gros, et s’ils se débattent sur la plage, ça peut être très difficile d’atteindre la cible. Je pense que ces chasses sont inhumaines : ramener autant de cétacés d’un coup sur la plage, les immobiliser, et porter l’estocade de façon propre me paraît très compliqué.

Ça ne ressemble en rien à un abattoir où l'on amène les vaches dans une grange pour les immobiliser puis les tuer : cette chasse provoque beaucoup de souffrance et de stress avant l’abatage.

"La chasse est régulée par les autorités"

Selon Silas Olofson, l’habitant des Îles Féroé, les chasses sont pourtant bien préparées chaque année par les autorités féroïennes.

J’ai une carte officielle qui me permet de participer au grind. Seuls ceux qui ont participé à un entraînement spécifique pour tuer les baleines ont le droit d’y prendre part. Les cours permettent d’de savoir comment tuer les baleines, leur anatomie, et comment utiliser les différents outils.


La carte de Silas Olofson, l’autorisant à prendre part au grind.

Tous les animaux tués le sont pour leur viande : elle est mangée, et leur graisse est aussi extraite. Aux Féroé, il est quasiment impossible de faire pousser des légumes, excepté les pommes de terre, et localement, nous vivons principalement de viande de poisson, de baleine et de moutons. Nous importons aussi de la viande d’autres pays, comme d’Islande, mais c’est très mauvais pour l’environnement à cause de la pollution des transports en bateau ou en avion.

"Massacreriez-vous un mouton pour le plaisir ?"

Cela nous agace quand les activistes de Sea Shepherd viennent chaque année pour nous dire que nous ne devrions pas tuer ces baleines. Ces animaux ne vivaient pas dans une cage auparavant, ils ont eu une belle vie. La viande de baleine constitue une part importante des vivres des foyers féroïens, même s’il faut reconnaître que la situation économique actuelle est bien meilleure qu’avant.

Il ne s’agit pas d’un sport, et je ne dirais pas non plus que c’est "plaisant". À la question "Massacreriez-vous un mouton par plaisir ?", je répondrais qu'évidemment, lorsque c’est terminé, c’est plaisant de pouvoir sélectionner les bonnes pièces de viande et de faire un bon dîner, puis d’en faire des stocks pour l’hiver. Mais croyez-moi : ce n’est jamais une expérience agréable de planter un couteau dans le cou d’un animal pour le tuer.


Capture d’écrans du direct Facebook de Sea Shepherd montrant les cétacés tués amenés au port.

La viande n’est pas commercialisée. La personne qui a repéré le banc de baleine est généralement récompensée avec la plus grosse des baleines chassées, ou alors les deux plus petites, et peut choisir ses pièces. Si seulement un petit nombre de baleines ont été tuées, la viande est partagée entre les chasseurs. S’il y en a davantage, la viande est distribuée d’abord aux personnes âgées et dans les hôpitaux, et s’il y a encore plus, tout le village en bénéficie.

"Si la chasse est bonne, la viande est distribuée partout aux Féroé"

Il arrive parfois même que les villages aux alentours de celui où le grind a eu lieu en bénéficient aussi, si la chasse a été bonne. L’année dernière, nous avons eu sept chasses dans ce village, ce qui a permis de distribuer de la viande dans toutes les Îles Féroé, notamment dans la zone sud de l’île où il n’y a pas eu de chasse depuis près de dix ans.

Une baleine en train d’être éviscérée. Capture d’écrans du Facebook live de Sea Shepherd.

"Se procurer de la viande nous-mêmes, c’est une partie de notre culture"

En Europe, les gens sont habitués à consommer de la viande achetée sous plastique, dans un supermarché. Et ça leur va très bien, car ils n’ont pas besoin de penser à la réalité des abattoirs. Mais aux Féroé, nous vivons au milieu de nulle part, et il est nécessaire que nous nous procurions une bonne partie de notre viande nous-mêmes. C’est une partie de notre culture

Le ministre de la Pêche des Féroé, Hogni Hoydal, a rappelé récemment que selon lui, la pratique du grindadráp est "écologique" et "respectueuse", en tout cas, "bien meilleure que l’importation d’autres types de viandes, comme le bœuf ou le poulet".

Mais la tradition est remise en cause par plusieurs études récentes démontrant que la viande de baleines contiendrait des niveaux élevés de mercure. Une étude de santé publique en 2008 a recommandé aux habitants des Féroé de limiter la consommation de cette viande voire d'en stopper la consommation, notamment pour les femmes enceintes. Et les conseils ont été suivis : dès 2013, des sondages montraient que près de 47 % des femmes féroïennes déclaraient ne manger que rarement, ou jamais, de viande de baleine.