TUNISIE

Poissons morts sur les côtes tunisiennes :"L’usine voisine tue toute vie maritime"

Montage de deux captures d'écran d'une vidéo montrant les poissons morts échoués sur la plage de Chott Essalem.
Montage de deux captures d'écran d'une vidéo montrant les poissons morts échoués sur la plage de Chott Essalem.

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Dimanche 5 août dans l’après-midi, des pêcheurs de la région de Chott Essalem, près de la ville de Gabès, à 400 kilomètres au sud de Tunis, ont fait une découverte macabre : des centaines de poissons morts s’étaient échoués sur leur plage. Dans cette région qui ne cesse de souffrir du voisinage d’une zone industrielle chimique, cet incident vient raviver le ras-le-bol des habitants.

La vidéo se passe de tout commentaire : sur des centaines de mètres de plage, un internaute filme les poissons morts échoués sur le sable. Un spectacle qui a choqué les habitants de la région et notamment les pêcheurs qui ont manifesté le lendemain pour signifier leur mécontentement de voir l’écosystème de leur région se détériorer de plus en plus.

Ce n’est en effet pas la première fois que les habitants de Gabès et de Chott Essalem tirent la sonnette d’alarme quant à la détérioration de la qualité de l’eau, du sol et de l’air. En cause : le Groupe chimique tunisien (GCT), une entreprise publique, qui a implanté un de ces complexes à proximité de la ville en 1972, et qui produit, exporte et traite le phosphate naturel pour le transformer en engrais chimique destiné à l’agriculture intensive. En 2016, une enquête d’Amnesty International a fait état du déversement de 6 000 tonnes de résidus par jour, sous forme de boue contenant des métaux lourds et du fluor.

La construction de ce complexe industriel s’est notamment faite sur une partie de l’oasis de Gabès, la seule dans la Méditerranée et l’une des rares dans le monde à avoir un accès direct à la mer, ce qui lui a valu d’être inscrite par l’Unesco au Patrimoine mondial de l’humanité.

Vidéo montrant les poissons morts échoués sur la plage de Chott Essalem.

"L’usine se débarrasse de ses déchets dans un bassin adjacent, dont l’eau se déverse directement dans la mer"

Nazih Aoudi est pêcheur, syndicaliste et président de l’association de Gabès pour le développement durable.

Les dégâts sont de plus grande ampleur que lors de fois précédentes. L’usine du GCT procède de temps en temps à un dégazage, c’est-à-dire qu’elle fait une purge et se débarrasse de ses déchets dans un bassin adjacent, dont l’eau se déverse directement dans la mer. Selon nous, c’est ce qui s’est passé dimanche et qui a conduit à la mort de centaines de poissons, que les vagues ont repoussé sur la plage. Les carcasses s’étendaient sur plusieurs kilomètres.

Nous savons que les déchets de l’usine affectent la qualité de l’eau de mer et des poissons. Cela fait des années d’ailleurs que nous autres pêcheurs ne pêchons plus à Chott Essalem. Nous naviguons plus au nord, vers Mahres ou Sfax, ou alors vers Zarzis, car nous ne trouvons rien à pêcher sur nos côtes. L’usine a tué toute vie maritime. 

 

"Quand des visiteurs viennent ici, ils sont choqués par les odeurs nauséabonde"

L’administration du gouvernorat de Gabès a quant à elle affirmé avoir demandé une analyse de l’eau de mer et de quelques poissons (le communiqué parle toutefois de "poissons pêchés sur place" et non des poissons retrouvés morts). Selon elle, les résultats de cette analyse révèleraient qu’il s’agit non pas d’un empoisonnement dû au déversement de produits chimiques, mais à "une période de canicule suivie de pluie", qui provoque la formation d’algues microscopiques de type karenia. Une explication qui a reçu l’aval du ministère de l’Agriculture mais qui ne convainc pas du tout notre Observateur :

Les poissons meurent à cause de la chaleur et des algues quand l’eau est stagnante ou presque [le rejet de quantités importantes de phosphate dans l’eau contribue à la formation d’algues et de lentilles d’eau qui utilisent beaucoup d’oxygène et empêchent la lumière de pénétrer dans l’eau, causant ainsi des dommages pour les autres organismes qui y vivent, NDLR]. Or, la veille et le jour-même de cette malheureuse découverte, il y avait un orage ici. On entend d’ailleurs le vent dans les vidéos enregistrées. Nous n’adhérons donc pas du tout à cette explication.

Les autorités répondent comme s’il s’agissait d’un événement exceptionnel et que par ailleurs, tout allait bien à Chott Essalem. Or nous subissons quotidiennement et depuis des années les conséquences de l’activité du GCT. Le lendemain de cet incident, j’ai moi-même filmé une vidéo qui montre une eau jaunâtre et écumeuse dans le fleuve à proximité de l’usine, et qui va se déverser dans la mer.

Nous ne pouvons plus vivre dans ces conditions. Aucun processus n’est mis en place pour tenter d’assainir l’eau de l’usine qui se déverse directement dans la mer. Quand des visiteurs viennent ici, ils sont choqués par les odeurs nauséabondes et par la qualité de l’air, choses que nous ne remarquons plus, à la longue, car nous nous sommes habitués à vivre dans ces conditions. Quant à profiter de la mer en été, nous n’y pensons même plus. Nous habitions un petit paradis dans l’oasis de Chott Essalem, mais le GCT l’a détruit.

La rédaction des Observateurs de France 24 a tenté de joindre l’Office national de l’assainissement (Onas) et l’Agence de protection et d’aménagement du littoral (Apal), sans succès.

Le 29 juin dernier, le Premier ministre tunisien Youssef Chahed a signé un programme visant à démanteler progressivement les six unités de production existantes pour les remplacer par une nouvelle zone industrielle conforme aux standards internationaux. Nazih Aoudi, sceptique, affirme que pour l’instant, "c’est le statut quo ".

Un documentaire intitulé "Tout va bien à Gabès", réalisé en 2015 par Habib Ayeb et disponible en ligne, fait état de la dégradation de la faune et de la flore de la région à cause du GCT.

Voir sur les Observateurs >> Le désastre des côtes de MonastirArticle rédigé par Sarra Grira