IRAK

Sans eau, ni électricité depuis des jours, les habitants du sud de l'Irak craquent

Manifestation à Bassorah, dans le sud-est de l'Irak. Capture d'écran d'une vidéo partagée sur les réseaux sociaux.
Manifestation à Bassorah, dans le sud-est de l'Irak. Capture d'écran d'une vidéo partagée sur les réseaux sociaux.

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Plusieurs villes d’Irak connaissent depuis deux semaines d’importantes et violentes manifestations en raison d’une pénurie d’eau et de coupures d’électricité. Le mouvement est né dans la région de Bassorah, la capitale économique du pays, lequel s’est ensuite étendu à Kerbala et Bagdad. Nos Observateurs expliquent que, selon les manifestants, la corruption et la mauvaise gestion des autorités sont à l’origine de ces pénuries, d’autant plus pénibles que le pays connait des températures proches des 50 degrés.

 

Manifestation à Bassorah.

"Il n'est pas rare que nous n'ayons pas une seule goutte d'eau au robinet pendant quatre ou cinq jours"

Hussein a 25 ans, vit à Bassorah et participe aux manifestations. Il préfère ne pas mentionner son emploi pour préserver son anonymat.

Tout a commencé le 8 juillet avec la mort d’un manifestant à Bassorah : ça a mis le feu aux poudres et amplifié le mouvement. La colère vient d’un manque d’accès à des besoins essentiels : nous n’avons presque pas d’eau, pas d’électricité, alors que c’est l’été et qu'il fait 50 degrés.

À cela s’ajoute une situation économique catastrophique : beaucoup de jeunes n’ont pas de travail [le taux de chômage des jeunes varie entre 33 à 37 % en Irak, selon le ministère du Plan, NDLR], alors que nous vivons dans la région la plus riche d’Irak [les plus importantes réserves connues de pétrole se trouvent dans la région de Bassorah, NDLR].

Les coupures d’eau et d’électricité ne sont pas nouvelles pour nous. Depuis l’invasion américaine [en 2003, NDLR], je crois qu'il y a en a eu chaque été. Mais désormais, c’est pire : la Turquie a construit un barrage sur le Tigre, et il n’est pas rare que nous n’ayons pas une seule goutte d’eau au robinet pendant quatre ou cinq jours.

Selon le gouvernement irakien, c’est le projet d’aménagement Anatolie Sud-Est, mené par le gouvernement turc, qui est responsable du manque d’eau particulièrement criant cette année. Afin d'irriguer des terres arides, ce projet prévoit la construction de 22 barrages sur les bassins du Tigre et de l’Euphrate, les deux principaux fleuves qui traversent l’Irak, fournissant 95 % de ses ressources industrielles et 80 % de ses ressources domestiques en eau. Le barrage d’Ilisu, près de la frontière entre la Turquie, la Syrie et l’Irak, a commencé à se remplir. Selon le gouvernement irakien, l’ensemble du projet est responsable d’une baisse de 80 % du débit des cours d’eau irakiens.

Outre les projets de barrage, le changement climatique constitue l'autre principale cause de la sécheresse, selon le ministre irakien des ressources hydrauliques, Hassan al-Jalabi. Le 14 juillet, il a déclaré à l’ONU que 90 % des sols fertiles historiquement en Irak faisaient face à "la désertification, à des degrés variables".

"Sans climatisation, on ne respire plus"

Afin de pallier le manque d'eau, notre Observateur Hussein explique que les habitants de Bassorah ont installé de gros réservoirs d’eau sur leur toit et qu'ils se fournissent désormais auprès d'entreprises privées, ce qui coûte cher : pour 1 000 litres d’eau, ce qui ne permet de couvrir que quelques jours des besoins d’un foyer moyen, il faut débourser environ 25 000 dinars irakiens [environ 18 euros, sachant que le salaire moyen irakien est de 560 euros, NDLR].

Il poursuit :

Pour l’électricité, c’est pire. Sans climatisation, on ne respire plus. Le gouvernement avait promis d’assurer 20 heures d’électricité par jour en été, mais l’Iran a arrêté de nous fournir de l’électricité depuis la mi-juin, et nous n’avons plus que quatre à six heures de courant par jour.

L’Iran a coupé ses exportations d’électricité vers l’Irak à la mi-juin, ayant lui-même des difficultés à fournir ses propres habitants, alors que l'Irak importe environ 20 % de son électricité depuis son voisin.

Un climatiseur de Bassorah, recouvert d'eau salée.

Mais selon Hussein, la responsabilité est d’abord celle des autorités, dont la répression n’arrange rien :

Le comportement des forces de sécurité a changé après la venue du Premier ministre irakien Haïdar al-Abadi à Bassorah, le 13 juillet, lors de laquelle il a promis d’octroyer 3 milliards de dollars [environ 2,56 milliards d’euros, NDLR]. Les forces de sécurité ici, c’est un mélange de police, de militaires et de membres du groupe Al Hashd al Shabi ["Les Forces de mobilisation populaires", une milice essentiellement chiite formée en 2014 par des volontaires pour combattre l’organisation État islamique, NDLR]. Les gens sont désespérés : chaque gouvernement qui arrive au pouvoir fait des promesses, mais c’est toujours pareil : rien ne bouge.

Un manifestant battu à Bassorah.

Manifestation à Bassorah.

Manifestation à Samawa au sud-est de l'Irak.

"Les gens se demandent où passe l'argent"

Pour Ali, un journaliste irakien, qui a demandé à garder l'anonymat, c'est la corruption qui est à l'origine du malaise actuel :

L'origine de tous les problèmes, c’est la corruption. [L’Irak est classé au 167e rang sur 175 pays par l'ONG Transparency International, NDLR.]

Le budget annuel de l’État est de plus de 85 milliards de dollars, donc les gens se demandent où passe l’argent. Nous n'avons pas eu une nouvelle usine, une nouvelle raffinerie ou d'investissements dans les infrastructures depuis des années. Pour les gens, ce n’est pas juste, surtout que 90 % de notre pétrole passe par notre région [Bassorah est le seul port via lequel est exporté le pétrole irakien, NDLR].

Cette vague de manifestations n’est pas la première, mais elle est plus importante que d’autres années : elle implique plus de manifestants, elle dure plus longtemps, et des gens sont morts [onze morts ont été recensés depuis le début des manifestations, NDLR].

Si l’argent promis par le Premier ministre arrive vraiment, il disparaîtra comme une goutte d’eau dans le désert de toute façon : la corruption est tellement généralisée parmi les responsables locaux que je doute que nous en voyons la couleur.

Fin juin, de violentes manifestations avaient également secoué, pour les mêmes motifs, le sud-ouest de l’Iran, à quelques kilomètres de Bassorah. Les manifestants dénonçaient les effets combinés du changement climatique et de la mauvaise gestion des ressources hydrauliques par les autorités.

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : Eau boueuse ou robinets à sec : le sud de l’Iran n’a plus rien à boire