Depuis le 9 juin, de violentes manifestations secouent le Vietnam. En cause, un projet du gouvernement visant à créer trois zones économiques spéciales, où les investisseurs étrangers pourraient louer des terres pour 99 ans. Pour les Vietnamiens, cette nouvelle politique profiterait en priorité aux Chinois.

À Hô Chi Minh-Ville (sud), la capitale économique du Vietnam, les manifestations ont été violemment réprimées par des policiers, souvent habillés en civil. Mais dans la province voisine de Binh Thuan, les protestations ont été telles que l'hôtel de ville a presque été détruit. Dans certaines vidéos, très partagées sur les réseaux sociaux, on aperçoit des CSCD, l'équivalent vietnamien des CRS, s'enfuir en escaladant un muret.

Dans la province de Binh Thuan, des CRS escaladent un muret pour fuir les manifestants.

Manifestations à Ho Chi Minh-Ville (Saïgon)

Devant l'ampleur des manifestations, qui ont commencé samedi 9 juin, le gouvernement vietnamien a reporté le vote de la loi à octobre prochain et a annoncé vouloir réduire la durée du bail. Ce n'est pas visiblement suffisant pour les manifestants : de nouveaux appels à manifester circulent pour le week-end des 16 et 17 juin. Des rassemblements de soutien se sont déroulés dans différentes villes du monde, comme Paris et Tokyo.

Autre source de colère pour les Vietnamiens, le gouvernement a l'intention de renforcer la surveillance sur les réseaux sociaux. Mardi 12 juin, une loi interdisant les appels aux rassemblements publics sur les réseaux sociaux a été votée. La loi obligerait surtout les compagnies étrangères comme Facebook, Google et Amazon à stocker leurs données au Vietnam, pour faciliter la surveillance sur les réseaux sociaux. Elle devrait être appliquée dès le 1er janvier 2019.

Au Vietnam, les événements n'ont pas été couverts par la presse, entièrement sous le contrôle des autorités, qui ont parlé plutôt d'"embouteillages". Dès lors, les Vietnamiens s'informent, et informent la presse étrangère, quasi exclusivement à l'aide d'images partagées sur Facebook.

"A ce moment-là, je me suis vraiment senti patriote"


Notre Observateur, Long, a 30 ans et habite Hô Chi Minh-Ville. Il a été témoin d'une manifestation, dimanche 10 juin.
 
Je me suis mis sur le côté et j'ai pris des photos. C'était vraiment encourageant. Les gens criaient des choses comme "Notre pays n'est pas à vendre à l'ennemi", ils avaient des pancartes qui disaient "Non aux 99 ans" ou "Nous ne voulons pas d'une grande muraille électronique". À ce moment-là, je me suis vraiment senti patriote et connecté à tous ces gens. Certains sont très courageux. Ils sont sur la liste noire du gouvernement pour avoir participé à des manifestations par le passé. Comme par exemple il y a deux ans, contre une entreprise taïwanaise qui avait créé une catastrophe écologique. Mais cela ne les a pas empêchés de revenir manifester dimanche.

Il y avait un grand nombre de bus garés pas loin de la manifestation. J'ai vu plusieurs personnes s'y faire embarquer par des policiers en civils, certains se faisaient battre violemment.

Selon nos Observateurs, s'exprimer risque de devenir de plus en plus difficile au Vietnam. De nombreux blogueurs et activistes se sont fait arrêter et emprisonner. Depuis quelques mois, le gouvernement vietnamien a annoncé officiellement détenir une cyberarmée, chargée de défendre les intérêts du pays et discréditer les opposants sur les réseaux sociaux. Selon le site Vietnam News, 159 comptes Facebook et 4 500 vidéos Youtube aurait déjà été supprimés grâce à ces cybersoldats. La nouvelle loi permettrait au gouvernement de collecter plus facilement les données de ceux qui véhiculent des idées qui ne correspondent pas à la vision du Parti. Depuis l'annonce de cette nouvelle loi, les Vietnamiens, au pays ou à l'étranger s'activent, parfois avec humour, pour dénoncer la décision des autorités.
Des internautes se moquent de la décision du gouvernement sur Internet. Une image circule : une option "rapporter au Parti [communiste, au pouvoir]" est proposée comme nouvelle réaction sur Facebook

"Nous sommes prêts à accueillir des Américains ou des Français, mais pas les Chinois"

Basé à Paris, Pham Minh Hoang est un blogueur et activiste franco-vietnamien. L'année dernière, il a été expulsé du Vietnam et déchu de sa nationalité vietnamienne pour avoir milité pacifiquement sur son compte Facebook. De retour en France, il est membre du Viet Tan, une organisation qui plaide pour une réforme démocratique au Vietnam.
 
L'ouverture de ces zones économiques spéciales et la loi sur la cybersécurité ne sont pas des mesures qui vont profiter au pays. Ce sont d'énormes avantages accordés aux Chinois.

En ce qui concerne les zones économiques spéciales, 99 ans, c'est énorme. Tous les Vietnamiens voient la Chine comme une menace. Les Chinois viennent exploiter une main-d'œuvre peu chère qui ne profite pas à l'économie vietnamienne, exactement comme ils font en Afrique. Écologiquement, il y a généralement des problèmes de pollution qui proviennent d'entreprises chinoises. Certains soupçonnent même les dirigeants actuels d'avoir été choisis par Pékin, la police d'être dirigée par des policiers chinois. Pour toutes ces raisons, nous sommes prêts à accueillir des Américains ou des Français, mais pas des Chinois.

En ce qui concerne la loi sur la cybersécurité, c'est encore un moyen de faire taire les opposants. Il est déjà facile aujourd'hui pour la police de vous convoquer. J'ai moi-même écopé de trois ans de prison pour avoir exprimé mes opinions sur Internet. Quand la loi sera mise en application, toutes les données Facebook et Google devront être stockées au Vietnam, ce qui permettra au gouvernement de mieux traquer les opposants. Cela montre aussi que l'économie n'est pas une priorité pour notre gouvernement. Car si toutes les entreprises étrangères doivent stocker les données de leurs clients au Vietnam, plus aucune entreprise ne prendra le risque de s'établir dans le pays. Quelles sont celles qui resteront ? Les chinoises.