Observateurs

Véhiculer une intox dans le but d’alimenter les stéréotypes xénophobes sur les migrants, c’est le doublé qu’a réussi un utilisateur de Facebook en accompagnant d’un commentaire fallacieux cette image authentique de migrants devant un bateau.

La photo a été publiée le 12 juin sur Facebook et partagée par plus de 19 000 utilisateurs. L’utilisateur du compte Facebook, qui a déjà relayé des intox (sa page compte en effet plusieurs photomontages qu’il prend pour de vraies photos), ni au premier commentaire qui stigmatise les immigrés, l’a publiée sur son mur avec le commentaire suivant
 :"Voici les migrants de l'Aquarius. De pauvres gens sans papiers, sans argent, sans pain pour le lendemain mais qui peuvent s'offrir des smartphones à 700 euros avec des abonnements internationaux. Arrêtez de prendre les Européens pour des imbéciles."

Capture d'écran de la publication Facebook.

Des comptes Twitter xénophobes ont également partagé cette photo, avec le même commentaire sarcastique.

"Voilà que les 600 réfugiés ont tout perdu, y compris femmes et enfants... mais Dieu merci, ils ont toujours leurs smartphones et leurs cigarettes."

Première désinformation : au moment où l’utilisateur publie cette photo, soit le mardi 12 juin, l’Aquarius, bateau humanitaire affrété par l’ONG SOS Méditerranée pour secourir les migrants, vogue encore aux larges des eaux internationales, n’ayant pas encore trouvé de port pour accoster. Il n’est donc pas possible que ces migrants soient photographiés à quai alors que le bateau erre toujours entre Malte et l’Italie. L’image est d’ailleurs loin d’être récente : on la retrouve en illustration de plusieurs articles italiens qui traitent des migrants, et remonte au moins à 2016. La photo a en effet été prise en Sicile.

Mais au-delà de l’authenticité de l’image, le commentaire pointe un détail de la photo : le fait que les migrants soient équipés de smartphones. Il en déduit que, contrairement au discours des défenseurs des exilés, il ne s’agit point de personnes précaires qui se trouvent contraintes de quitter leur pays.

"Quoiqu’il fasse, un exilé n’est jamais assez bien pour ces gens-là"

Ezzatwazir Tarakhail est un exilé afghan, arrivé en France en 2014 et dont la situation a été régularisée en 2016. Aujourd’hui, il travaille dans un centre d’hébergement d’urgence pour les migrants. Il répond à ces clichés auxquels il a souvent fait face depuis son départ d’Afghanistan :

Ce qui me frappe d’abord dans ce commentaire, c’est la méconnaissance des causes qui poussent les gens à partir de leur pays. Dire que les exilés sont censés être "pauvres ", c’est supposer que nous sommes tous des migrants économiques. Or, si je prends le cas des Afghans, la plupart d’entre nous fuyons la guerre et l’insécurité, non la pauvreté. Il n’est donc pas contradictoire que l’on ait les moyens de se payer un smartphone tout en étant contraint de quitter clandestinement son pays.

De plus, le smartphone est un outil indispensable durant la traversée : non seulement il permet de s’orienter grâce au GPS, mais surtout, il permet aux migrants de donner des nouvelles à leurs familles, de les rassurer une fois arrivés en Europe. Il n’est donc pas rare que l’on sacrifie le budget nécessaire à la nourriture, aux vêtements ou à l’hébergement pour pouvoir se payer un smartphone.

Quant au prix mentionné, les téléphones que nous utilisons ne coûtent pas du tout 700 euros ! La personne qui a écrit cela raisonne avec les normes des pays développés et suivant son niveau de vie. Personnellement, j’avais acheté un smartphone à 65 euros quand j’étais en Bulgarie, avant d’arriver en France. Et il est tout à fait possible d’avoir des téléphones à un tel budget dans nos pays d’origine.

"Ce n’est pas un signe de richesse, mais le rappel de toutes les difficultés auxquelles on a dû faire face"

Par ailleurs, les gens n’imaginent pas ce qu’on a dû parfois faire pour pouvoir se payer ces appareils durant la traversée, aussi bon marché soient-ils. Je connais beaucoup de camarades qui ont travaillé au noir pendant leur séjour en Turquie pour pouvoir mettre de l’argent de côté. Ils recevaient la moitié d’un salaire normal et travaillaient jusqu’à 18 heures par jour. Les gens qui nous critiquent voient dans ce téléphone un signe de richesse, alors que pour nous, c’est plutôt le rappel de toutes les difficultés auxquelles on a dû faire face.

Idem pour les crédits internationaux : les gens s’imaginent que nous achetons des cartes SIM avec les abonnements que proposent les opérateurs téléphoniques classiques ! En réalité, nous prenons des numéros chez Lycamobile qui nous permet, pour 5 euros, d’avoir une carte SIM gratuite et du crédit pour appeler les numéros du même opérateur [Lycamobile est un opérateur de réseau mobile virtuel, il ne dispose pas de ses propres fréquences mais en loue aux opérateurs mobiles selon les pays, et c’est pour cela qu’il est moins cher, NDLR]. Mais la plupart du temps, nous utilisons le wifi gratuit, disponible dans les gares ou les bibliothèques, pour communiquer avec nos proches.

Finalement, quelle que soit notre situation, nous, exilés, sommes toujours obligés de nous justifier, comme si tout ce que nous avons traversé n’était pas suffisant. Si on n’a pas de travail, qu’on est mal habillés, qu’on vit dans la rue, on nous montre du doigt et on nous accuse d’être un fardeau pour la société. Si au contraire on se débrouille pour avoir de quoi vivre, même au noir, et se prendre en charge, on nous accuse d’hypocrisie et de vouloir profiter du système en Europe. Quoiqu’il fasse, un exilé n’est jamais assez bien pour ces gens-là.
Cet article a été écrit en collaboration avec Sarra Grira, journaliste aux Observateurs de France 24.